Manolis Glezos : “Le peuple grec doit de nouveau dire non”

Source: http://www.telerama.fr/idees/manolis-glezos-le-peuple-grec-doit-de-nouveau-dire-non,131582.php

 

Créateur du parti Syriza en 2003, Manolis Glezos, 93 ans, l’a récemment quitté pour rejoindre les dissidents d’Unité populaire. Pour cette figure historique et respectée de la gauche radicale, il est urgent et indispensable de redonner le pouvoir au peuple.

Ce 20 septembre 2015, les électeurs grecs sont appelés aux urnes suite à la démission d’Alexis Tsipras. Le leader de la gauche anti-austérité grecque avait mené son parti, Syriza, à la tête du pays le 25 janvier 2015, en obtenant alors 36,34% des voix. Mais Syriza n’a pas résisté à l’épreuve du pouvoir. C’est parce qu’il a « cessé d’écouter le peuple », explique Manolis Glezos. Lui, c’est l’homme qui a décroché le drapeau nazi de l’Acropole en 1941, qui s’est battu sans cesse pour l’indépendance de son pays et le maintien de sa souveraineté nationale : pendant la guerre civile, contre les colonels, puis contre la « troïka », à partir de 2010, au moment où le pays au bord du défaut de paiement acceptait un prêt des Européens et du FMI contre l’imposition de mesures d’austérité. Lui, c’est aussi la figure du sage dans le pays. Il a créé Syriza, une coalition qui rassemblé différentes formations de la gauche radicale en 2003 ; il a fait du « peuple au pouvoir » et de la « démocratie participative » ses chevaux de bataille. Mais après sept mois d’exercice du pouvoir, ce jeune homme de 93 ans reconnaissable entre mille, avec sa silhouette voûtée, son épaisse crinière blanche et son air de poète, a franchi le pas : il a quitté Syriza et rejoint les listes d’Unité populaire, un parti regroupant les dissidents de l’aile gauche de Syriza.

Dans les meetings, il le répète sans cesse : il faut donner une nouvelle vie au « non » grec. Ce « non » renvoie à l’actualité : le 5 juillet dernier, 61,31% des citoyens se sont exprimés contre les mesures proposées par les créanciers de la Grèce en échange d’un nouveau prêt accordé au pays au bord du précipice. Mais une semaine plus tard, Alexis Tsipras signait un nouvel accord. « Il a transformé le non en oui », explique le héros national. Qui appelle à renouer avec l’esprit de résistance dont les Grecs ont fait preuve dans l’Histoire.

Alexis Tsipras et Manolis Glezos à Athènes, le 17 juin 2012.

Pourquoi avoir appelé à voter pour Unité populaire ?

Si je coopère avec Unité populaire, en tant que candidat travailleur, c’est pour impulser, sur cette liste, le mouvement. « Le peuple au pouvoir », telle est l’essence de cette coopération. Pour que le peuple arrive au pouvoir, il faut une unité populaire.

Vous répétez que ces élections sont déterminantes. Pourquoi ?

Le peuple tient entre ses mains la possibilité de balayer tout ce régime pourri et oppresseur, sa violence et sa corruption. Il peut jouer lui-même son rôle. Ces élections sont déterminantes pour le destin de notre peuple, et pour plusieurs décennies. Nous devons écouter l’histoire qui frappe à la porte et tous ensemble, nous devons l’ouvrir. Il ne peut pas y avoir de spectateurs à ce combat. Nous devons le mener tous ensemble, et ouvrir la porte à l’histoire pour qu’entrent l’espoir, la vision, et l’avenir qui nous appartient, à nous, et non à quelqu’un d’autre. Alexis Tsipras a transformé le « non » obtenu au référendum en « oui ». Le peuple grec est appelé à dire non, comme il a dit non à l’occupation allemande, non à la junte, non aux 400 ans d’occupation ottomane. Il est invité à dire non aux mémorandums et à la soumission de notre pays. C’est un combat pour la Grèce, pour la justice, pour la liberté.

Telles étaient aussi les intentions de Syriza, dont vous avez été l’un des fondateurs. Quelle analyse faites-vous de l’évolution de ce parti ?

Tout d’abord, le mouvement auquel j’appartiens, les Citoyens actifs, était en désaccord avec la volonté de créer un parti unifié. Quand j’ai créé Syriza en 2003, j’avais dit que nous passerions de 4% à 14% en mettant le peuple au pouvoir. Ce cap a été franchi. Nous étions dans les rues, sur les places [au moment des Indignés, en 2011, NDLR]. Puis, nous sommes arrivés à 36% et sommes devenus le gouvernement. Alors, le nom donné n’était plus Syriza, mais Maximou [la résidence du Premier ministre, NDLR]. Dès l’entrée dans les antres du palais, Syriza a changé. Quand j’étais eurodéputé, j’avertissais de cette orientation et signalais mes désaccords. J’étais opposé à la politique suivie comme, par exemple, la signature du premier accord, le 20 février ; immédiatement, j’ai envoyé au gouvernement une lettre très dure. Il ne fallait pas que nous nous soumettions. Face à la menace de sortie de l’euro brandie par les Européens, je disais : s’ils veulent nous sortir, qu’ils nous sortent ! Il était évident qu’ils ne le feraient pas : non seulement, ils prenaient le temps de discuter mais en plus, une sortie ne les arrangeait pas !

Arrivés à Maximou, Alexis Tsipras et Syriza se sont-ils donc privés de leur principe fondateur : « le peuple au pouvoir » ?

Tout à fait. Dès le premier jour, il aurait fallu mettre notre programme en application. Ce qui n’a pas été fait. Un exemple : au Parlement européen, avant que Syriza arrive au gouvernement, nous avons reçu des salariés de ERT [Ellinikí Radiofonía Tileórasi, le groupe audiovisuel public, NDLR]. Nous leur avons promis d’ouvrir ERT dès que nous serions au gouvernement et que les salariés éliraient le conseil d’administration de cette nouvelle structure. Que s’est-il passé ? ERT n’a pas ouvert immédiatement et le gouvernement a choisi le conseil d’administration. Où est le pouvoir au peuple ? C’est lui qui doit décider.

L’idée est-elle de reconstituer un front anti-mémorandaire avec comme objectif une sortie de l’euro ?

Avec l’euro ! Je reste au sein de l’eurozone quoi qu’il arrive. Je ne vous fais pas cadeau de l’Europe. L’Europe est une création grecque comme en témoigne l’étymologie. « Europè » (ευρωπη), en grec ancien, vient de eurýs et ops. Le moteurýs signifie « ce qui est large, ce qui englobe », et ops, « voir ». Europè est la personne qui a les yeux ouverts, qui ne voit pas les choses de manière plate, qui n’est pas un cyclope. Le cyclope, lui, n’avait qu’un œil : il voyait les choses en une seule dimension, et non dans plusieurs. Comme dans un cercle dont on fait le tour en revenant toujours au même point. La culture grecque, la civilisation grecque ont cassé ce cercle et créé l’Europe. L’Européen est celui qui voit les choses dans plusieurs dimensions, sur plusieurs plans.

C’est parce qu’il a voulu rester dans l’euro à tout prix qu’Alexis Tsipras a signé ce nouveau mémorandum que vous contestez et que le peuple n’a plus le pouvoir !

Ne fallait-il pas qu’il se retire ? Tsipras lui-même a dit : « J’ai commis un acte dont je ne voulais pas. » Alors pourquoi l’a-t-il fait ? Cet accord est mauvais ! Si nous devons prendre un bateau et qu’il a des trous, que nous savons qu’il va couler, pourquoi monter à bord ? C’est schizophrène !

Mais dans la zone euro, est-il possible d’imposer les changements qu’implique votre raisonnement ?

Ce n’est pas possible tel que l’euro est conçu aujourd’hui. Il y a 2 300 ans, Ménandre disait que le prêt est une forme d’esclavage de l’être humain. Plutarque, trois cents ans plus tard, disait qu’emprunter était insensé. Le peuple grec le sait bien. Bien que ce ne soit pas lui qui a créé la crise, il en a payé le prix. En témoignent le million et demi de chômeurs, les fermetures de magasins, ou encore la pauvreté qui frappe 50% de la population. Mais si nous gagnons les élections, qui nous demandera de ne pas obéir à la volonté populaire ? Qu’est-ce qui est le plus important ? La volonté du peuple ou celle des dirigeants ? Qui nomme le FMI ? Les Etats et pas le peuple. La BCE, est-ce le peuple qui l’a choisie ? Ses membres sont nommés ! De même en Grèce, c’est toujours le gouvernement qui nomme les dirigeants de la banque de Grèce et celui de la Banque centrale. Il faut socialiser les banques pour que le peuple joue un rôle.

Au regard de votre histoire, comment voyez-vous la situation de la Grèce aujourd’hui ?

Nous nous sommes libérés le 12 octobre 1944. À ce moment, nous avions le pouvoir entre nos mains. Le parti communiste grec avait une énorme assise. Il avait décidé que le peuple élirait les tribunaux populaires et les organes d’administration dans les villes, départements et régions. Mais, au sommet de l’Etat, le pouvoir était gardé par le parti de façon excessive et celui-ci a accepté, par l’accord du Liban, un gouvernement d’union nationale. J’étais un militant, un combattant à l’époque. Quand nous discutions entre nous, aucun ne voulait du Liban. Faudrait-il aujourd’hui que j’accepte le Liban ? Ce n’est pas possible. En aucun cas.