Stathis Kouvélakis: « Refuser le crédo ‘il n’y pas d’aternative au’ Mémorandum’ « 

Propos recueillis par Clémentine Athanasiadis et David Doucet pour » Les Inrock’s »

Ce dimanche, se tiennent de nouvelles élections législatives en Grèce. Donné au coude-à-coude avec le parti conservateur Nouvelle Démocratie, Aléxis Tsípras joue sa survie politique après avoir signé un troisième plan d’austérité en dépit de ses promesses électorales de janvier. Stathis Kouvélakis, membre de la direction d’Unité populaire créé par les dissidents de Syriza, analyse les enjeux de ce scrutin.

En face du parlement grec à Athènes, sur la place Syntagma, Stathis Kouvélakis, ancien cadre de Syriza, prépare son discours attablé à la terrasse d’un café. Aujourd’hui membre de la direction d’Unité Populaire, ce professeur de philosophie politique au King’s College de Londres fait le bilan de l’expérience gouvernementale d’Aléxis Tsípras et analyse les enjeux des élections décisives de ce dimanche.

Quel bilan faites-vous de ces sept mois et demi de gouvernance de Syriza ?

Stathis Kouvélakis – Syriza s’achève sur un échec, je dirais même sur un désastre. C’est l’échec le plus grave d’un gouvernement de gauche depuis des décennies. C’est ce que l’Histoire retiendra. Syriza a pris quelques mesures dites “humanitaires” comme la suppression des quartiers de haute sécurité dans les prisons mais c’est plus de la gesticulation qu’autre chose. Le seul point positif que je retiens, c’est que les illusions politiques sont aujourd’hui dissipées.

C’est-à-dire ?

La stratégie de Syriza a fait plus pour persuader la société grecque et l’opinion publique européenne du caractère brutalement antidémocratique et néfaste de l’Union européenne que tout ce que des années de propagande d’extrême gauche avaient réussi à faire. C’est une démonstration pratique imparable.

Est-ce que vous pensez qu’il s’agit d’une trahison politique d’Aléxis Tsípras après l’acceptation d’un troisième mémorandum ?

Objectivement, c’est bien de cela dont on parle. Tsípras a complètement trahi ses engagements mais l’idée de trahison subjectivise beaucoup les choses. On entre dans la psychologie d’un personnage, d’un dirigeant, ce qui n’a pas grand intérêt. Il n’y avait pas de plan. Je crois qu’il s’agit plus d’une faillite politique que l’échec d’un seul individu. N’importe qui, avec cette approche et cette stratégie, aurait abouti au même résultat. L’illusion de Syriza, de rompre avec l’austérité et le néo-libéralisme à l’amiable par des négociations, a failli. Ce gouvernement s’est retrouvé complément désarmé face à l’offensive très brutale déclenchée par les Européens tout de suite après son élection, le 25 janvier dernier. De concession en concession, Tsípras a perdu tous ses combats jusqu’à l’ultime capitulation du 13 juillet où il a signé un troisième mémorandum. Ceci sans tenir compte des résultats du référendum du 5 juillet où le peuple grec avait refusé massivement le plan d’austérité (à 61,3% ndlr).

Pensez-vous que Tsipras était conscient qu’il ne parviendrait pas à faire fléchir l’Union européenne quand il s’est engagé dans ce combat ?

Le discours de Tsípras concernant la fin de l’austérité et des mémorandums était sans doute sincère. Le vrai problème, c’est l’aveuglement européiste. La manière de penser de la direction de Syriza était la suivante : “Nous sommes entre démocrates européens, nous allons parvenir à un accord”. Je me souviens d’une discussion que j’ai eue en tête à tête avec Tsípras en 2012 à Paris, où je lui servais de traducteur. Nous avions évoqué la question de l’euro. Je lui ai dit que les autres dirigeants européens ne lui laisseraient pas le choix de sortir de la zone monétaire. Soit il serait contraint de quitter la zone euro, soit il devrait se plier à leurs revendications. Je me souviendrai toujours de sa réponse. Il m’a dit:“Pourquoi feraient-ils ça ? Ce n’est pas dans leurs intérêts”. J’étais destabilisé. Il n’avait pas compris que les intérêts des dirigeants de l’UE pouvaient être contradictoires et antagonistes. Pour moi, il a fait preuve d’un véritable aveuglement. Il était vraiment naïf.

Beaucoup de gens qui ont voté pour Aléxis Tsípras en janvier, s’apprêtent aujourd’hui à se prononcer de nouveau pour lui lors des élections législatives en estimant qu’il n’y a plus d’autres alternatives…

Tsípras répète actuellement la même chose que tous les gouvernements qui l’ont précédé : “Je ne pouvais pas faire autrement, il n’y a pas d’autres solutions que la signature de ces mémorandums”. Il récite le fameux credo néolibéral “There is no alternative”. Face à cela, le sentiment qui domine dans la société grecque, c’est une immense désillusion. Les Grecs sont démoralisés, ils n’arrivent pas à croire et à comprendre ce qui s’est produit. Et de ce point de vue là, Tsípras a réussi là où Giórgos Papandréou (PASOK) ou Antónis Samarás (Nouvelle démocratie) avaient échoué, c’est-à-dire à faire croire pleinement qu’il n’y avait aucune autre alternative. Alors qu’il en existait une, celle que nous proposions. A savoir, reprendre la main sur notre souveraineté monétaire en sortant de l’Euro.

Comment expliquez-vous le capital sympathie dont dispose aujourd’hui Aléxis Tsípras qui reste en tête des sondages malgré son revirement politique ?

C’est relatif. Sa cote de popularité est la même que le candidat Evangelos Meïmarakis de la Nouvelle Démocratie. Et Meïmarakis est un
personnage insignifiant et falot, nommé là par défaut après la démission d’Antónis Samarás. Il faut bien comprendre que la coté de popularité de Tsípras s’est effondrée. Ce qui le sauve, c’est que la classe politique grecque est entièrement discrédité. Beaucoup de Grecs se disent que Tsípras est un moindre mal mais ne croient plus en lui…

Aléxis Tsípras a également dit qu’il renégocierait la dette…

Ce qui s’est passé est tellement désespérant, que les gens s’accrochent à cet espoir. Mais Aléxis Tsípras connaîtra le même sort que Giórgos Papandréou (PASOK) et Antónis Samarás (Nouvelle Démocratie) qui sont devenus des personnages invisibles. Pour le moment, Tsípras s’accroche au pouvoir. Ce n’est pas un Lionel Jospin qui admet avoir échoué et qui remet son mandat. Il y a une rupture fondamentale par rapport à l’éthique d’un homme de gauche. L’honnêteté minimale consisterait à ce qu’il reconnaisse qu’il a échoué et qu’il arrête la politique Lionel Jospin a démissionné pour beaucoup moins que ça. Aujourd’hui Syriza n’est plus qu’un parti mutant et qui n’a plus qu’un seul produit à vendre, c’est Alexis Tsípras. Leur com’ est complètement personnalisée. Elle vante l’image d’un brave gars qui a vraiment essayé, qui a énormément souffert. Pendant dix sept heures à Bruxelles, il a été torturé par Wolfgang Schäuble et Angela Merkel. Ce discours est un peu obsène dans un pays où de nombreux militants de gauche ont été véritablement torturés. Syriza joue uniquement sur les affects et n’a plus de message politique…

Est-ce que vous pensez que Tsípras est devenu un politique comme les autres ?

Totalement ce n’est plus le même. Même physiquement, on voit qu’il a changé. Je le connais depuis 2008 et je le reconnais plus. Son langage corporel a changé. Il n’a plus du tout le même sourire et la même fraicheur qu’à ces débuts. Tout ce qu’il dit sonne faux aujourd’hui.

Pourquoi n’avez-vous pas réussi à faire entendre votre voix au sein de Syriza ?

Après son élection en janvier, Tsípras a pris des décisions sans consulter le parti. J’étais au comité central et j’ai vu la dégradation de près. Après le 25 janvier, nous nous sommes à peine réunis. Depuis 2012, Tsípras et la majorité de Syriza avaient adopté un double discours. Vis-à-vis de l’opinion publique grecque, ils faisaient preuve d’une très grande fermeté avec l’idée qu’il fallait annuler tous les mémorandums et adopter un programme d’urgence avec des mesures pour les plus modestes. En réalité dès que Tsípras voyageait à l’étranger, son discours était plus modéré et consistait à dire “nous sommes des gens raisonnables, nous ne voulons pas aller au clash”. Tsípras pensait qu’un compromis honorable était possible. Il y croyait sincèrement et puis il a son pari s’effondrer avec l’attitude inflexible des européens. On proposait une autre alternative au sein de Syriza mais nos propositions contrevenaient au maintien dans la zone euro.

Que représente Unité populaire aujourd’hui ?

Unité populaire n’est pas que le rassemblement des déçus de Syriza et de sa plateforme de gauche. Le président d’Unité Populaire, Panayótis Lafazánis, ancien ministre de l’énergie du gouvernement Tsípras, a permis le rassemblement d’autres courants qui sont peut être petits par la taille mais qui couvre de vraies réalités politiques. Syriza a d’ailleurs commencé comme ça. C’était une alliance de petites organisations et d’un parti un peu plus gros que les autres. Aujourd’hui Zoé Konstantopoulou, la présidente du Parlement grec nous a rejoint. Et puis nous avons également Manólis Glézos, figure symbolique. C’est la personnalité politique, la plus populaire en Grèce. Il a 93 ans, c’est un résistant historique. C’est lui qui a descendu le drapeau nazi de l’Acropole en mai 1941.

Unité Populaire a t-il des contacts avec Yánis Varoufákis ?

Oui, nous avons des contacts avec Yánis Varoufákis mais de notre côté nous avons considéré qu’il n’y avait pas assez de points communs pour que nous cheminions ensemble. C’est difficile avec Yanis Varoufakis de dire sur quoi on est d’accord et sur quoi on ne l’est pas. Ses déclarations sont trop contradictoires, on ne sait pas à quoi s’en tenir avec lui.

Unité Populaire acceptera t-il de voter certains textes de Syriza au parlement ?

Syriza va appliquer le mémorandum. Il n’y a aucune chance pour que nous acceptions cela. Par contre, si Syriza propose des mesures sociétales en faveur du mariage des homosexuels ou pour assouplir la législation concernant les immigrés par exemple, bien sûr, nous les soutiendrons.
Le parti néo-nazi Aube dorée peut-il être la surprise de ces élections ?
Ce parti va se renforcer, c’est évident. Dans le contexte de faillite et de trahison de notre classe politique, une partie de la colère populaire va se diriger vers eux. La situation grecque est extrême donc elle fait appel à une forme de radicalité. Syriza a su incarner une radicalité de gauche, progressiste mais elle s’est soldée par un échec. La radicalité de droite va donc nécessairement exploiter ce revers.

On peut s’attendre à de grandes manifestations dans les mois à venir?

C’est la grande inconnue. Les gens n’ont pas encore ressenti les conséquences du mémorandum car il n’a pas encore été totalement mis en application. C’est tellement brutal et radical. Il y a aujourd’hui en Grèce, la même ambiance qu’à l’automne 2010 quand Giórgos Papandréou avait fait passer le premier mémorandum en mai. Les Grecs comprenaient que quelque chose de grave venait de se produire mais les conséquences économiques ne s’étaient pas pleinement manifestées. Du coup, le PASOK a gagné facilement les élections régionales et municipales de l’automne 2010. Avant de s’effondrer totalement.

Pensez-vous que l’Union européenne est en guerre contre la Grèce aujourd’hui ?

Elle est en guerre contre le peuple grec. Elle utilise notre personnel politique qui a complètement failli pour continuer à mener cette persécution. La Grèce sert de cobaye pour montrer quel sort est réservé aux peuples qui imposent la moindre résistance au libéralisme.