Sahra Wagenknecht : « J’ai du mal à féliciter Syriza de sa victoire »

Gregor Gysi, le porte-parole sortant du groupe parlementaire de Die Linke, a fait le déplacement à Athènes pour s’afficher aux côtés d’Alexis Tsipras, de Pierre Laurent et de Pablo Iglesias à l’occasion du meeting de clôture de la campagne de Syriza. Il n’a pas manqué, dans une interview à la radio allemande SWR réalisée dans la foulée, de dresser les louanges du dirigeant de Syriza et de se livrer à des commentaires agressifs sur Unité Populaire qu’il a qualifié de « petits malins qui s’imaginent rester fidèles à leur idéologie »1. Il n’empêche que dans son parti tout le monde ne pense pas comme lui.

Le 2 septembre, la direction de Die Linke de la Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land le plus peuplé (et industriel) d’Allemagne et berceau de la composante ouest-allemande (issue de syndicalistes de l’aile gauche du parti social-démocrate SPD), a adopté une résolution2 qui condamnait en termes très durs la signature d’un troisième Mémorandum par le gouvernement Tsipras et saluait la constitution d’Unité Populaire qualifiée d’ «expression la plus représentative du OXI (Non) » du peuple grec. De son côté, Oscar Lafontaine, la figure historique de Die Linke, a envoyé un chaleureux message de solidarité qui a été lu lors du meeting de Thessalonique d’Unité Populaire, deux jours avant le scrutin. Il soulignait la nécessité de continuer le combat du OXI et la lutte contre le nouveau Mémorandum concluait avec les mots de Bertolt Brecht « celui qui lutte peut perdre, mais celui qui abandonne la lutte a déjà perdu ».

Le lendemain des élections grecques, Sahra Wagenknecht, qui incarne l’aile gauche de Die Linke, est allée encore plus loin. Prenant ouvertement le contrepied de Gysi, elle qualifie de « déclaration stupide » l’interprétation du résultat électoral comme une validation du cours mémorandaire de Tsipras et de Syriza. Elle dresse un parallèle explicite entre le résultat, qu’elle qualifie de « digne de respect » d’Unité Populaire, et le processus de constitution de Die Linke en Allemagne, quand, dans la partie ouest du pays, des syndicalistes et des militants avait quitté le SPD suite à l’adoption de mesures néolibérales par le gouvernement de Gerhardt Schröder, et s’étaient présentés aux élections pour obtenir des résultats électoraux à peine supérieurs à 2%.

Wagneknecht souligne les effets désastreux du nouveau mémorandum sur la société grecque et la suppression de la démocratie qui s’ensuit. Elle conclut en soulignant que seul un plan B est susceptible d’offrir une issue et de desserrer l’étau mortifère qui étrangle la Grèce.

Stathis Kouvélakis

Le texte intégral de la déclaration de Sahra Wagneknecht

Traduction Irène Bonnaud, revue par Stathis Kouvélakis

Texte allemand disponible sur https://www.facebook.com/sahra.wagenknecht/posts/1162717730412289

« Hier la Grèce a voté. Plus précisément, seule une moitié de la Grèce a voté, puisque plus de 45% des électeurs ont choisi de s’abstenir de ces élections dépourvues de possibilité de choix. La signature du nouveau mémorandum a transformé encore plus profondément la Grèce en un protectorat régi à distance par la Troika, et ôté tout pouvoir à son parlement.
Tant mieux si le parti corrompu qu’est Nouvelle Démocratie n’est pas parvenu à capitaliser politiquement de la déception née de ces événements. Mais quel que soit le vainqueur de ces élections, et il était connu avant même le vote, il doit se mouvoir dans un corset étroit, prescrit à l’avance : de nouvelles coupes dans les retraites et les budgets sociaux, des privatisations accélérées, de nouvelles destructions des droits des salariés, des salaires toujours plus bas, un chômage toujours plus élevé et une pauvreté encore aggravée pour la majorité de la population.
C’est pourquoi j’ai du mal à féliciter Syriza pour sa victoire. Un programme social qui améliorerait enfin les conditions de vie de la population grecque, ne peut être mis en œuvre par le nouveau gouvernement qu’en déchirant l’accord avec les créanciers, un accord aux conséquences économiques et sociales catastrophiques.
C’est cette question qui a conduit à la scission de Syriza. Certains sont sans doute déçus que la nouvelle formation Unité Populaire, née de la critique du cours mémorandaire de Syriza, ait raté de peu, avec 2,86% des voix, son entrée au parlement. Mais pour un mouvement qui n’existe que depuis un mois, qui ne dispose d’aucune des structures d’un parti, privé d’accès aux medias et de moyens financiers, même ce résultat mérite le respect.
Et quant à ceux et celles qui affirment sur un ton de triomphe facile que ce résultat serait la preuve que la critique du diktat de la Troika et de l’euro « est tout sauf populaire dans la population grecque », qu’ils nous permettent de leur rappeler ceci : lorsque le jeune parti WASG3 , peu de temps après sa fondation au printemps 2005, a obtenu 2,2% des voix aux élections en Rhénanie du Nord-Westphalie, personne d’entre nous n’aurait alors réagi par une déclaration aussi stupide, telle que : « ces élections ont montré que la critique de G. Schröder et des lois Hartz est tout sauf populaire dans la population allemande ». Die Linke a par la suite eu l’occasion de prouver le contraire par ses résultats électoraux.

Pour la Grèce, le seul espoir est que Syriza s’en tienne cette fois à ses promesses électorales : ne pas appliquer le programme catastrophique de la Troika à la lettre, mais qu’il renégocie l’accord. Mais sans un plan B, il paraît improbable qu’il puisse disposer des moyens de pression nécessaires pour ouvrir une telle renégociation.

3 La WASG (Alternative pour la Travail et la Justice Sociale) a été créée en 2005 par des militants en rupture avec le parti social-démocrate allemand suite aux mesures néolibérales (réformes Hartz IV et « Agenda 2010 ») adoptées par le gouvernement de Gerhardt Schröder. Il a fusionné en 2007 avec le PDS (Parti du Socialisme Démocratique, héritier de l’ancien SED de la République Démocratique Allemande) pour créer Die Linke, l’actuelle formation de la gauche radicale allemande.