« Changer de cap en Europe: les leçons de la crise grecque » Par Emmanuel Kosadinos*

Présentation du projet politique d’Unité Populaire

Intervention d’Emmanuel Kosadinos à l’Université de rentrée de la Nouvelle Gauche Socialiste (NGS), Montreuil, 03-10-15

« Changer de cap en Europe: les leçons de la crise grecque »

 

Le samedi 3 et le dimanche 4 octobre s’est tenue à Montreuil l’Université de rentrée de la Nouvelle Gauche Socialiste, mouvement issu du PS, qui a vu le jour au lendemain du congrès de Poitiers, lorsque plus de mille militants signaient un « appel aux déçus du Parti socialiste » initié par l’ancien député européen Liêm Hoang-Ngoc.

La Nouvelle Gauche socialiste (NGS) se définit  comme un mouvement politique destiné à accueillir les socialistes qui veulent « changer de cap » et ne plus perdre leur temps et leur énergie dans les vaines batailles internes du PS.

Pour Liêm Hoang-Ngoc la NGS partage «  de nombreux points communs avec les forces du Front de gauche, du mouvement écologique et du mouvement social » et propose de « faire émerger, comme en Grèce, une coalition des gauches sociales, écologiques et radicales, alternative au PS ».

De très nombreux militants se sont inscrits aux travaux de l’« Université de rentrée » qui s’est répartie en plusieurs séances et s’est clôturée par la conclusion de Liêm Hoang-Ngoc, le dimanche midi.

La journée du samedi s’est terminée par l’Assemblée Générale du mouvement, suivi d’un pot d’amitié.

Aussi, plusieurs personnalités de la « Gauche de transformation sociale et écologique » sont intervenues lors des travaux : Pierre Laurent (PCF), Jean-Luc Mélenchon (PG), Clémentine Autain (Ensemble), Philippe Noguès (Député du Morbihan), Eric Coquerel (PG), Pierre Khalfa (Fondation Copernic), Isabelle Attard (Nouvelle Donne), Julien Bayou (EELV), Joseph Boussion (Nouvelle Donne), Jean Gatel (Ancien ministre),

« Unité Populaire » a été invitée à participer à la séance du samedi matin : « Changer de cap en Europe: les leçons de la crise grecque »  qui a été coordonnée par Denis Sieffert, Directeur de « Politis ». Ont également participé à cette séance : Pierre Khalfa, Eric Coquerel, Alberto Serrano (Podemos) et Mathieu Pouydesseau (aile gauche du SPD allemand et du Labour britannique).

L’échange de parole a été bien nourri par les expériences de pays différents, mais surtout par des questions que soulève l’échec récent du projet de la gauche radicale en Grèce, suite au coup d’Etat financier des instances européennes et de la capitulation de la direction de SYRIZA. La récente expérience de la Grèce remet à l’ordre du jour une série de sujets de stratégie politique, de choix économiques mais surtout celle de la douloureuse cohabitation de la Démocratie en Europe avec la suprématie dans le cadre de l’UE d’instances technocratiques et oligarchiques, hostiles aux choix démocratiques des peuples européens.

Les échanges ont été fructueux à travers la juxtaposition des divergences particulières mais aussi les constats de plusieurs points communs et l’affirmation de la volonté de rechercher, en dehors des dogmatismes, les stratégies adéquates pour le vrai changement politique et social en Europe.

Ci-contre le texte de l’intervention d’ « Unité Populaire » :

Présentation du projet politique d’Unité Populaire

 

Le contexte politique de l’émergence de notre projet

Une nouvelle formation vient d’émerger il y a à peu près un mois dans la vie politique grecque et européenne portant le nom d’Unité Populaire.

« UNITE POPULAIRE », front pluriel en voie de constitution, réunit des courants et organisations issus de la mouvance de SYRIZA et au-delà, des personnalités politiques, des collectifs citoyens de lutte. La formation assure l’autonomie politique et organisationnelle de ses composantes. Le projet d’« UNITE POPULAIRE » veut rejoindre les aspirations de milliers de militants et citoyens à l’indépendance nationale, la souveraineté populaire, la justice et le progrès social.

Les objectifs de l’UNITE POPULAIRE sont l’abolition des Memoranda et de l’austérité, l’annulation de la plus grande partie de la dette, la nationalisation et le contrôle social des banques, la restructuration productive et la renaissance culturelle du pays par l’application d’un programme de transition avec comme horizon le socialisme.

Aujourd’hui la Grèce est en sa sixième année d’application de mémorandums d’austérité ayant causé un désastre social, humain et économique comparable à une situation de guerre.

Ces politiques, l’essence même de la stratégie des directions de l’Union européenne, se traduisent concrètement par : la déréglementation du marché du travail, le matraquage fiscal, la privatisation du patrimoine public, la diminution drastique des salaires et retraites, le démantèlement de la santé et de l’éducation.

Les Grecs, ayant pris conscience de la nécessité de rupture, se sont exprimés par les urnes aux législatives du 25 janvier 2015, et au référendum du 5 juillet par un NON à 61,3 %, en désavouant clairement les politiques néolibérales.

Malgré ceci, le verdict populaire a été bafoué par des instances européennes qui imposent par la force leurs volontés. « L’accord » du 13 juillet est en réalité un coup d’Etat. Il a été obtenu par la fermeture des banques grecques par la Banque centrale européenne (BCE) et la menace directe de sabordage du système bancaire et de l’économie grecque. Dans ses suites, un deuxième coup d’état a été perpétré par le système politique grec, avec l’appui de l’oligarchie locale. Le Parlement a validé, d’une majorité hétéroclite et par des procédures accélérées, à la marge de la légitimité constitutionnelle, un texte d’environ mille pages, dicté par les créanciers, un texte qui hypothèque l’avenir du pays pendant plusieurs décennies.

En application de ce texte est aujourd’hui instaurée en Grèce une mise sous tutelle de la politique économique et sociale et la substitution de l’administration nationale par des autorités aux ordres de Bruxelles, régime qui équivaut à une forme inédite de colonialisme au sein même de l’Europe.

Ce type de régime expose la vie politique et sociale de la Grèce à la plus grande instabilité et sa place sur l’échiquier régional aux entreprises aventuristes des grandes puissances, notamment occidentales, lors d’un moment particulièrement critique pour la paix dans le monde.

Dans ce contexte, un groupe minoritaire de députés issus de SYRIZA a fait le choix d’honorer le mandat que les citoyens leur ont confié et de s’opposer à la dérive politique droitière du conclave autoproclamé du parti, constitué autour du Premier Ministre en véritable pouvoir parallèle.

Des élections anticipées, décrétées à la sauvette pendant les vacances d’août, ont réussi à évincer ces voix de contestation du Parlement grec sans pour autant justifier le prétexte avoué de cette manœuvre politicienne de Tsipras (renforcer sa majorité) puisque la formation qui aujourd’hui insiste à s’appeler  SYRIZA perd 4 sièges d’une majorité déjà fragilisée, et 15% de ses électeurs, alors que la droite, l’extrême-droite et les forces néolibérales dans leur ensemble se retrouvent renforcées. Devrions-nous reprocher à Tsipras un mauvais calcul ou, au contraire, constater que s’était un bon calcul pour appliquer une certaine politique et en vouloir à notre propre crédulité ?

Il existe aujourd’hui en Grèce une dysharmonie flagrante entre le résultat du référendum et la représentation des forces anti-néolibérales à l’Assemblée. De ce fait le terrain de l’opposition ne peut plus être le Parlement, qui ne sera que davantage décrédibilisé aux yeux des citoyens grecs mais la rue, les autoroutes, les lieux de travail et les quartiers. La riche expérience de ces cinq dernières années doit servir de lueur d’éclairage aux Grecs qui pourront d’ores et déjà faire le choix entre la difficile adaptation à une vie étriquée et sans espoir et le saut de conscientisation et des actes politiques qui, pour téméraires qu’ils pourraient être, sont la seule issue vers le progrès social et la dignité.

Confronter le coup d’état des oligarchies

 

Cette issue, que nous considérons comme réaliste malgré des résultats électoraux déprimants, nous devons déjà la préparer car l’expérience des dernières années nous a démontré que la vie politique et sociale dans les pays en cris évolue à marche accélérée.

Il faut pour qu’une telle opportunité soit saisie être prêt à confronter le coup d’état des oligarchies.

Il est aujourd’hui clair pour tout un chacun en Europe que les urnes, ladite volonté populaire, ne suffit pas pour transformer la donne politique et sociale d’un pays, a fortiori lorsqu’un tel pays est assujetti par des traités internationaux qui grèvent le droit de son peuple de décider de la marche de l’économie, de la société, de la politique étrangère. Les mécanismes supranationaux du pouvoir sont délégués par ces instances, à des cercles d’intérêts et des personnalités autochtones qui œuvrent pour maintenir un corset de fer autour des reins de la société. Il est donc du devoir de toute force politique qui aspire à impulser un changement social d’étudier la structure et le fonctionnement de ses mécanismes et d’inventer les moyens pour les neutraliser ou les détruire.

Précisément en Grèce le pouvoir antidémocratique s’incarne par le système bancaire, le système judiciaire, la police, les médias et les diverses instances dites indépendantes mais en réalité à la botte de Berlin et de Bruxelles : Fonds de Gestion du Patrimoine Public, Secrétariat Général aux Recettes de l’Etat, Autorité des Statistiques, etc.

Pour notre mouvement politique il est clair que des mesures qui cibleraient la destruction ce maillage institutionnel austéritaire emmèneraient immédiatement le pays et la société au bord de la rupture avec la zone euro.

Il en est de même de l’instauration d’une fiscalité redistributive dont les « excès » égalitaires pourraient déclencher l’alarme chez les institutions de l’UE et les juridictions qui leur sont afférentes, ainsi que nous l’a démontré le déroulé des « négociations » et leur funeste aboutissement.

Faire face à la dégradation de l’économie et de la société grecque

 

La tâche prioritaire qui incombe à une gauche radicale grecque victorieuse est de faire face à la dégradation de l’économie et de la société grecque.

Il est ressassé comme un lieu commun chez les partisans du « maintien dans l’euro à tout prix » que « la Grèce ne peut sortir de la zone euro car elle ne produit rien ». Sauf que, comme tous les lieux communs, celui-là aussi a les jambes courtes.

La production agricole de la Grèce a effectivement beaucoup diminué ces dernières années mais ceci est surtout le fait, dans un premier temps de la PAC et de l’adhésion à la zone euro, actuellement des politiques d’austérité imposées par la Troïka. Le 3ème mémorandum, celui auquel le gouvernement « Tsipras 2 » fait serment est censé donner le coup de grâce à l’agriculture grecque par une  fiscalité inique, d’une férocité sans précédent, imposée aux agriculteurs.

Au regard de l’industrie grecque, les effets de l’adhésion à la zone euro, puis de l’austérité, sont  tout aussi délétères. L’effet structurel global des politiques néolibérales qui ont accompagné l’intégration de la zone euro s’exprime par l’inflation du secteur des services, de la consommation à crédit et des importations.

Une politique qui combinerait la souveraineté monétaire (sortie de l’euro), l’annulation unilatérale de la majeure partie de la dette (précédée d’un moratoire unilatéral) et la nationalisation sous contrôle social du système bancaire est la seule voie aujourd’hui pour lutter contre la dégradation de l’économie et de la société car cette politique :

– créerait la possibilité d’alimenter l’économie en liquidités de façon autonome

– de réaliser un plan de redressement en s’appuyant sur des investissements publics, sans écarter des investissements privés respectueux du droit du travail et de l’écologie

– de reconquérir le marché intérieur grâce à la baisse des importations et la stimulation des exportations

–  mettre en œuvre une politique de finances publiques libérée du cadre asphyxiant de l’UEM, ouvrant la voie à la fin de l’austérité et à la redistribution des richesses et des revenus

–  stimulerait un développement accéléré, perceptible à plusieurs niveaux de la vie économique et sociale, une fois dépassés les premiers mois d’adaptation de l’économie et de l’administration grecques aux nouvelles conditions

Les enjeux géopolitiques pour la Grèce et pour l’Europe

 

Il est important de mentionner à cet endroit que la souveraineté monétaire est une option parfaitement compatible avec la participation de la Grèce à plusieurs organismes et réseaux internationaux, et notamment à l’Union européenne, si les conditions qui l’accompagnent ne contreviennent pas à son propre développement économique et social ou aux aspirations progressistes de son peuple. Ce sera le peuple qui devra décider en dernier ressort sur ces questions par voie référendaire. Nous sommes convaincus qu’aucune nation européenne ne peut avancer vers sa libération dans l’isolement.

Toutefois la différence grecque ainsi que le caractère souhaité pluriel de ses alliances qui découle de sa position géographique et de son histoire doit être respecté.

Un entraînement de la Grèce dans des conflits locaux ou mondiaux, aux côtés de telle ou autre grande puissance, nous le considérons comme une catastrophe potentielle. La Grèce, au niveau économique et politique, n’a vraiment pas plus de choses en commun avec les pays qui forment le « noyau dur » de l’UE qu’avec les pays de son environnement méditerranéen, balkanique ou moyen-oriental.

Ainsi, le désengagement de l’OTAN et de toute forme de coopération militaire euro-atlantique, ou autre alliance agressive, est une pierre d’angle de la politique étrangère que nous souhaitons pour notre pays.

En revanche nous réclamons la participation de la Grèce dans toutes formes de coopération régionale ou internationale pour la promotion de la paix dans le monde, de la cohabitation des cultures différentes, des échanges commerciaux multilatéraux et respectueux des besoins des producteurs et des consommateurs du monde entier.

Nous sommes opposés à toute transformation des frontières en forteresses et nous militons pour l’accueil dans la dignité de toutes les personnes fuyant la violence économique, physique, idéologique ou militaire quelles que soient leurs origines ethniques, leurs appartenances religieuses, leur capacité physique, leur âge ou leur sexe.

 

Le plan B européen

 

Le texte co-signé par Mélenchon, Varoufakis, Konstantopoulou, Fassina et Lafontaine connu comme « plan B européen » constitue une avancée importante pour l’ouverture d’un dialogue européen au-delà des idées reçues et dogmatiques. Nous partageons avec notre camarade Zoé – ancienne présidente du Parlement grec – les préoccupations majeures exprimées sur l’avenir de la démocratie en Europe. Le « plan B » est une proposition ouverte qui, contrairement aux positions dominantes animées par la volonté d’imposer à chaque peuple les mêmes recettes élaborées au sommet, aspire à redonner la voix aux citoyens pour la libre élaboration de projets adaptés à leurs pays respectifs. C’est ainsi et seulement que  « UNITE POPULAIRE » entend les rapports entre peuples libres et c’est dans ce sens seulement que nous sommes volontaires pour porter l’héritage politique et culturel européen commun. Ce texte n’est donc en aucun cas un apologue de l’euro ni de sa sortie comme l’interprètent certains commentateurs et publications de droite (ou de gauche).

« UNITE POPULAIRE » se veut acteur des luttes au niveau européen comme au niveau national, luttes pour la justice et le progrès social, pour les droits des travailleurs, pour le développement productif, écologique et humain, luttes portées par les syndicats, les acteurs locaux, les collectifs citoyens au niveau européen et national. Nous sommes d’ailleurs un mouvement issu de ces terrains de luttes.

LE NON DU PEUPLE GREC, REFUS DE LA FERULE NEOLIBERALE, N’A PAS ETE VAINCU. AU BOUT DU PARCOURS NOUS FINIRONS PAR REMPORTER LA VICTOIRE !

Emmanuel Kosadinos est militant d’UP à Paris