28 octobre 1940 : l’ultimatum des fascistes italiens et le « NON » de Métaxas

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La scène du Premier ministre patriote qui, les larmes aux yeux, répondit « NON » au télégramme de l’ambassadeur italien Grazzi, à l’aube du 28 octobre 1940, est une légende qui a édifié des générations de Grecs : au prix de la déformation de la réalité, parce que cela aurait heurté les intérêts de la bourgeoisie grecque et du personnel politique à son service. Tous les gouvernements bourgeois, depuis 1940, ont exploité ou au moins toléré cette légende, qui fait du dictateur fasciste Métaxas un héros, en passant sous silence le rôle joué par ce régime comme défenseur des liens entre la bourgeoisie locale et le capital britannique.
C’est notre peuple qui s’est dressé contre l’agression du fascisme italien et, par la suite, contre l’agression et l’occupation des Allemands, avec le Parti communiste à l’avant-garde des combats mais aussi des sacrifices. C’est notre peuple qui a organisé sa glorieuse Résistance dans les rangs de l’EAM, de l’ELAS, de l’EPON, tandis qu‘une grande partie du personnel politique de la bourgeoisie ou bien remettait les clés du pays à l’occupant, lui jurant fidélité et soumission, ou bien abandonnait la Grèce pour aller faire de la « résistance » au Moyen Orient.
« Le dictateur Métaxas, un mois à peine après sa prise de pouvoir par le coup d’Etat du 4 août 1936, se fait photographier avec le tout-puissant ministre de la Propagande d’Hitler, le célèbre Joseph Goebbels, sur la véranda du Club Nautique, avec comme arrière-plan Mikrolimano et Castella. Ce fond « ravissant » a été soigneusement choisi par le photographe personnel d’Hitler, Heinrich Hoffmann, qui a voulu ainsi aviver l’image de l’irréductible ministre allemand… »
L’historien Iannis Kordatos, sur la base des témoignages de l’ambassadeur Grazzi et de plusieurs politiciens de l’époque, a raconté ce qui s’est réellement passé à l’aube du 28 octobre 1940 au domicile du dictateur Métaxas. Son récit contribue à réfuter le mythe du « NON » échafaudé par le régime de dictature du 4 août, adopté par les conservateurs mais aussi par les collaborateurs, et perpétué jusqu’à nos jours par les épigones de ces derniers, à commencer par les néo-nazis d’Aube dorée.
Ce texte de Iannis Kordatos a été publié dans le numéro daté du dimanche 28 octobre de Rizospastis, le journal du Parti communiste grec (KKE), cinq ans après les événements :

Le télégramme fasciste et le « NON » de Métaxas

Toutes sortes d’organes du régime du 4 août ont cultivé l’idée qu’à l’aube du 28 octobre 1940 Métaxas, recevant chez lui la visite de l’ambassadeur italien Grazzi, garda tout son sang-froid et répondit à l’ultimatum par un « NON » catégorique. Il a été tant écrit par les journaux grecs de l’époque sur ce thème qu’il s’en faut de peu que ce soit devenu une véritable légende. Or les choses ne se sont pas passées comme l’a clamé sur tous les tons le Bureau de presse du régime, déformant sciemment la réalité. Métaxas n’a dit aucun « NON » à l’ambassadeur italien. Le « NON », c’est le peuple grec qui l’a dit, d’abord sur le front de l’Albanie, puis, lors de l’occupation, avec sa Résistance nationale.
C’est le fascisme italien qui a imposé la guerre, c’est la vérité historique. Et il y a des documents concernant tout cela. Grazzi a écrit ses souvenirs et les a publiés. Et dans ce qu’il a publié il y a beaucoup de choses qui donnent une bonne idée de ce qu’a été le dictateur grec lors de ces circonstances critiques pour notre pays.
Métaxas était germanophile et italophile jusqu’à l’os et si Mussolini ne s’était pas comporté de manière aussi provocante, le chef du régime du 4 août aurait peut-être trouvé le moyen de retourner sa veste et d’aller avec l’Axe. C’est pour cette raison qu’il proclamait à Patras et ailleurs, quelques mois avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale : « Ils sont stupides ceux qui voient à l’horizon du monde complications et guerres. ». C’est pour cette raison aussi qu’il laissa la Grèce sans préparation et livra l’armée grecque aux mains d’officiers incapables.

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Il pensait – et ce même après le déclenchement de la guerre – que ses amis Goebbels et Goering le protégeraient et ne laisseraient pas les choses prendre le tour qu’elles ont pris. Il croyait même que Mussolini n’irait pas plus loin que l’Albanie, non par crainte des Anglais (ceux-ci n’entraient même pas en ligne de compte) mais parce qu’en Grèce il y avait un régime fasciste, un « régime frère » comme disait Nicoloudis quelques jours avant que Mussolini ne déclare la guerre.
D’ailleurs I.Politis, alors ambassadeur de Grèce à Rome, eut beaucoup de mal à convaincre Métaxas que l’Italie fasciste se préparait à nous frapper. Il m’a révélé, au cours de l’entretien que j’ai eu avec lui peu de temps avant son départ secret de la Grèce, pendant l’occupation, qu’il se heurtait à des réactions très négatives au sein du ministère des Affaires étrangères, où on ne voulait pas croire que l’Italie nous attaquerait un jour ! Voilà ce qu’avaient en tête nos glorieux gouvernants, quand même les petits enfants comprenaient que l’horizon s’obscurcissait dangereusement et que le fascisme italien nous réservait le même sort qu’à l’Albanie.
Mais même quand le couteau a pénétré jusqu’à l’os et que le fascisme italien a frappé de façon menaçante à notre porte, Métaxas n’a pas joué le rôle historique qu’exigeaient les circonstances. Il a espéré jusqu’au dernier moment que Mussolini ne nous agresserait pas, car il attendait beaucoup d’Hitler qu’il croyait ami et protecteur de la Grèce !
C’est pourquoi, quand l’ambassadeur italien Grazzi le réveilla à 4 heures du matin le 28 octobre pour lui remettre le télégramme, il ne comprit pas de quoi il s’agissait – c’est ce que raconte Grazzi, par ailleurs plein de sympathie pour Métaxas – et se confondit en amabilités. Quand il eut pris connaissance du télégramme, il ne se fâcha pas, il ne garda pas son sang-froid, il ne trouva pas de mots à dire, de ceux qui restent historiques, au nom de la Grèce : il pleura. Et c’était des larmes d’émotion, certes, mais une émotion due à la gifle qu’il venait de recevoir de la part de ce fascisme qu’il avait tant servi.
« Métaxas, écrit Grazzi, commença à lire le télégramme. Ses mains tremblaient à la lecture et je vis à travers ses lunettes ses yeux qui s’embuaient comme c’est le cas quand on est livré à une grande émotion. Quand il eut fini de lire, il me regarda droit dans les yeux et me dit (en français) d’une voix émue, mais ferme : « Alors c’est la guerre ». Je lui répondis que ce n’était pas indispensable et que le gouvernement italien espérait que son homologue grec accepterait de laisser passer librement sur son territoire les troupes italiennes qui se mettraient en mouvement à 6 heures du matin. Métaxas me répondit que c’était impossible et que même s’il acceptait, il ne pouvait pas en trois heures prendre l’ordre du roi et le transmettre ensuite avec les directives appropriées. Métaxas me demanda si je pouvais au moins lui dire quels étaient les points stratégiques que voulait occuper le gouvernement italien. Evidemment je dus lui répondre que je n’en avais aucune idée. Métaxas me répondit : « Vous voyez bien que je ne peux rien faire. La responsabilité de la guerre est du côté du gouvernement italien. »
Il ressort de ce dialogue que si le télégramme avait été plus souple, Métaxas aurait commencé à négocier, plus exactement il aurait reculé après avoir bien sûr d’abord fait les mutations nécessaires au sein de la Marine et de l’Armée de l’Air : car depuis le torpillage du navire « Elli » l’armée et le peuple grec étaient exaspérés et Métaxas était dans une position difficile. Il accepta donc la guerre comme un mal nécessaire, en comptant sur le soutien moral d’Hitler : c’est pourquoi, quand les Anglais arrivèrent en Grèce en alliés et apportèrent du matériel de guerre et des tanks, il commença à rechigner et à protester indirectement, comme me l’a dit alors G.Kartalis qui avait une place de confiance en tant que soldat.
Il enjoignit même les services grecs compétents de dire aux Anglais que les ponts des routes grecques ne supporteraient pas le transport du matériel anglais, qu’il y avait un danger d’accidents et de catastrophes.
Entretemps, comme l’ont écrit des journaux européens, Métaxas menait par l’intermédiaire du ministre turc des Affaires étrangères Saratsoglou des négociations avec Hitler pour trouver une solution au différend italo-grec et arrêter la guerre – tout en réfrénant les préparatifs des Anglais : tout cela parce qu’il ne voulait pas que ses amis allemands se heurtent à la résistance d’une armée étrangère, quand ils descendraient en Grèce au printemps. C’est cela que concoctait notre dirigeant « national »…

Giannis Kordatos

Traduction Joelle Fontaine