Grèce : Du combat contre la dictature à la lutte contre les mémorandums Les leçons du soulèvement de l’École Polytechnique d’Athènes en 1973

Dimitris Stratoulis Δημήτρης Στρατούλης
Traduit par  Jean-Marie Réveillon
Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Discours de Dimitris Stratoulis, membre du Secrétariat Général de Laïki Enotita (Unité Populaire) au meeting de l’École Polytechnique, dimanche 15 novembre 2015

Dimanche 15 novembre après-midi, dans le Grand Amphithéâtre de Chimie de Polytechnique, au centre d’Athènes, des centaines de citoyens se pressaient pour célébrer l’anniversaire du soulèvement de l’École Polytechnique en novembre 1973, dans un meeting particulièrement réussi de Laïki Enotita, dont le thème était : « Du combat contre la dictature à la lutte contre le mémorandums »

Au cours du meeting ont pris la parole à tour de rôle Antonis Maounis, Yannos Yannopoulos et Dimitris Stratoulis. Les trois orateurs ont fait référence à l’actualité du soulèvement de Polytechnique et chacun à sa façon a mis l’accent sur la nécessité de lutter pour de nouveaux Polytechniques, modernes et adaptés à la période, qui ouvriront des chemins nouveaux contre les mémorandums, des chemins profondément démocratiques et réellement progressistes, ceux d’une transition vers la victoire d’un socialisme de notre temps.

Les participants se sont donné un nouveau rendez-vous militant pour mardi 17 novembre, dans la manifestation de Polytechnique, pour laquelle Laïki Enotita appelle à se rassembler à 14 h 30 sur la place Klavthmonos.

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_12182.jpg

 Ci-dessous l’intégralité du discours de Dimitris Stratoulis

En préalable à ce discours, je tiens à souligner que nous condamnons clairement au nom de Laïki Enotita les abominables attaque meurtières qui ont eu lieu à Paris. Aux familles des victimes et à tout le peuple français, nous exprimons nos condoléances, notre douleur et notre soutien.

En ces heures, il est nécessaire d’écarter le risque que la tragédie de Paris n’alimente dans toute l’Europe des vagues d’autoritarisme et de xénophobie, et plus encore l’aventurisme guerrier et l’interventionnisme impérialiste.

La réponse à la barbarie des attaques meurtrières doit se placer sous l’enseigne de la paix, de la démocratie, de la justice, des valeurs universelles et d’initiatives politiques cordonnées audacieuses pour la stabilisation de la démocratie et un règlement juste de la situation en Syrie et dans tout le Moyen-Orient.

En ce qui concerne maintenant le sujet de mon intervention,  je considère que les leçons du soulèvement de Polytechnique n’ont jamais été d’une actualité aussi brûlante.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_12179.jpg
« Eleftheria : Liberté ! »

Première leçon : Rien n’est terminé, le combat pour le changement continue

La révolte de Polytechnique s’est déroulée dans les conditions extrêmement  dures et difficiles d’une dictature qui paraissait toute-puissante et invincible, surtout dans une période où elle tentait de se transformer par une pseudo-démocratisation limitée du régime pour perpétuer sa domination. Ce soulèvement contre la dictature n’est pas parti d’un courant social majoritaire, mais d’un mouvement étudiant en perpétuel accroissement, qui dans la durée a réussi à s’adresser à des fractions plus larges du peuple et de la jeunesse, et à obtenir leur soutien.

Dictature et politisation

Le soulèvement de Polytechnique, bien qu’il ait été violemment écrasé, n’a pas été vaincu en réalité. Il est resté vivant dans la mémoire de notre peuple, quelques mois après, avec la tragédie de Chypre, elle a contribué à l’effondrement de la dictature et pendant le changement de régime, elle a constitué un catalyseur de la radicalisation politique de secteurs importants du peuple et de la jeunesse.

De même aujourd’hui, les conditions politiques sont très difficiles, après les élections gagnées par les forces politiques pro-mémorandum -les nouvelles et les anciennes- avec 88% des sièges alors que Laïki Enotita s’est retrouvée hors du parlement. Mais bien que le système politique mémorandaire semble stabilisé et invincible depuis la transformation politique de Syriza, c’est une autre réalité qui prime.

Très rapidement, déjà, la scène politique mémorandaire a  commencé à entrer dans un nouveau cycle de décomposition et de déstabilisation, qui s’intensifiera encore plus dans les prochains mois. Et cela se produira, parce que le troisième mémorandum, comme les deux précédents, ne réussira pas à donner une issue économique, et que les  résistances sociales aux mesures criminelles qu’il contient vont s’intensifier -nous avons déjà eu la première grève générale 52 jours à peine après les élections. Par conséquent, les développements politiques iront en s’accélérant.

Le succès de cette grève générale peut et doit être le point de départ d’un nouveau cycle victorieux de luttes ouvrières et populaires. Elles renverseront la scène politique, les mémorandums, le gouvernement et les forces politiques qui les ont votés, qui se sont mis à leur service et qui les mettent en œuvre. Elles ouvriront de nouveaux chemins démocratiques contre les mémorandums, des chemins porteurs d’espoirs et de progrès.

Le renversement démocratique de la politique des mémorandums est, par conséquent, possible. Il suffit, comme en novembre 1973, lorsqu’une fraction d’avant-garde de la jeunesse étudiante a eu l’audace de s’élancer à la conquête du ciel, que soient présentes ces forces politiques qui peuvent s’engager, et qui s’engageront dans la constitution d’un large front politique anti-mémorandum, patriotique, progressiste, démocratique. C’est ce front, qui, armé d’un programme de transition avec des réponses convaincantes aux véritables problèmes du peuple, réalisera le grand changement porteur d’espoir.

Laïki Enotita -elle en a les moyens et la volonté- prendra les initiatives politiques nécessaires dans cette direction.

https://i2.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_12180.jpg

Deuxième leçon : la lutte contre les mémorandums constitue aujourd’hui le combat anticapitaliste le plus efficace, le mieux ancré dans la réalité.

Le mouvement étudiant de novembre 1973 a écrit l’histoire, parce qu’il a mis en avant des revendications comme « À bas la Junte », « Indépendance Nationale », « Dehors l’Otan et les USA », « Pain, éducation, liberté ». C’est-à-dire des revendications qui dans l’ensemble correspondaient aux besoins et aux attentes du peuple et de la jeunesse, et qui traçaient en elles-mêmes une voie de transition de la dictature vers la démocratie, mais aussi vers des transformations plus profondes, d’ordre économique, social et politique.

Aujourd’hui encore, nous ne pouvons pas parvenir au changement si nous nous contentons de conjuguer à tous les temps le combat anticapitaliste sans définir comme priorité politique le renversement des mémorandums et de l’austérité, qui dans cette période sont la forme sous laquelle le capitalisme néolibéral se reproduit et cherche une issue à la crise profonde qu’il connaît, dans notre pays et dans l’Europe du sud appauvrie.

Par conséquent nous avons besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’un programme anti-mémorandum de transition et de progrès, qui mettra fin aux politiques catastrophiques d’austérité, qui conduira à la reconstruction et au développement de l’économie productive, avec une redistribution radicale des revenus et des droits au bénéfice des classes populaires et qui ouvrira en pratique un chemin vers le socialisme.

Pour promouvoir ce programme, en plus d’en faire la base de nos combats d’aujourd’hui et de notre politique d’opposition, une condition fondamentale est de lui donner aussi une perspective gouvernementale. C’est-à-dire qu’il faut pour l’appliquer un gouvernement de la gauche et un pouvoir ouvrier et populaire.

A mon avis, il ne faut pas que la mutation mémorandaire de l’équipe dirigeante et du gouvernement de Syriza suscite dans nos rangs un embarras politique ou des réticences par rapport à cet objectif. Au contraire, il faudra qu’elle nous incite à rechercher les causes profondes de cette mutation, pour que nous puissions les affronter à temps et avec détermination dans notre nouveau combat pour le renversement du système politique des mémorandums néolibéraux.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_12178.jpg
« US go home! Sortie de l’OTAN! »

Troisième leçon: il faut renverser la « dictature de l’euro »

Le soulèvement de novembre avait fait du renversement de la dictature et du rétablissement de la démocratie son objectif premier.

De même, aujourd’hui, à l’heure où les gouvernements mémorandaires et les créanciers ont remplacé la constitution par les mémorandums et les contrats de prêts qui entraînent l’appauvrissement du peuple et l’asservissement national, nous avons fixé comme objectif le rétablissement de la démocratie avec la participation du peuple.

Nous combattons pour renverser la « dictature de l’euro », selon laquelle, quel que soit le vote du peuple, quels que soient ses combats, le gouvernement qui pourrait en résulter devrait appliquer exclusivement l’austérité et se soumettre aux créanciers.

Cela signifie : rupture avec la zone euro, sortie de celle-ci, monnaie nationale, bataille contre les règles de fer néolibérales de l’UE -en commun avec les peuples, les forces de gauches et les forces progressistes de notre pays et d Europe-, et référendum pour que le peuple souverain puisse décider le désengagement de notre pays vis-à-vis de l’UE.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_12181.jpg« En pleine nuit, les tanks ont écrasé le soulèvement »

Quatrième leçon : Le développement d’un mouvement de la jeunesse est une condition du changement.

Le soulèvement de Polytechnique n’est pas tombé un jour brusquement du ciel et il n’a pas été l’œuvre de jeunes apolitiques, qui auraient agi purement et simplement sous l’effet de la spontanéité.

Beaucoup de jeunes, filles et garçons, qui étaient à la tête du soulèvement étaient organisés dans des organisations de jeunesse de gauche, ils étaient inspirés par les traditions de lutte de la gauche et s’étaient déjà mesurés avec la Junte dans de durs combats. Les jeunesses de gauche à l’époque n’ont pas organisé le soulèvement de novembre sur la base d’un plan politique préparé en commun et à l’avance, cependant la plupart des dirigeants de celui-ci étaient issus de ces organisations.

Par conséquent, si nous voulons aujourd’hui -et nous le voulons, de nouveaux soulèvements et le grand changement, il nous faudra en première ligne un mouvement de la jeunesse fort et énergique, fondé avant tout sur l’action politique organisée. Un mouvement de la jeunesse qui ne sera pas seulement implanté socialement dans la jeunesse scolarisée, mais surtout parmi les jeunes travailleurs sous-payés, privés d’assurance sociale et de droits, en lien avec leurs véritables problèmes ; et aussi parmi les jeunes chômeurs. Il est admis qu’historiquement, aucun changement démocratique, progressiste ou même socialiste n’a pu se produire sans que la jeunesse et son mouvement en prenne la tête.

 


Cinquième leçon : un programme commun, un puissant mouvement

L’avant-garde des jeunes qui a pris la tête du soulèvement de Polytechnique et participé aux organisations de gauche n’aurait jamais pu le faire si dans ce moment historique précis elle s’était épuisée dans des querelles internes stupides. Ils fonctionnaient dans l’unité, au sein de leur diversité, sur la base de revendications communes, qui prenaient d’abord en considération les contradictions principales de cette période très dure et politiquement anormale.

De même aujourd’hui, si nous voulons construire un large front politique et social pour mettre fin aux mémorandums et pour un débouché porteur d’espoir, progressiste et socialiste, nous ne pourrons y parvenir sans travailler à obtenir l’action commune, la collaboration et la coalition des forces de gauche, sur la base d’un programme de transition comportant l’abrogation des mémorandums, l’annulation de la dette publique, le redressement productif, la justice sociale avec un horizon socialiste. La condition en est l’action commune pour le développement, la coordination et l’intensification des combats ouvriers et populaires, auxquels nous pouvons donner espoir et perspective politique grâce à notre travail collectif et notre programme commun.

Parce que, même si nous parvenons à faire travailler ensemble les forces de gauche sur la base d’un programme commun, avec une perspective gouvernementale, nous ne réussirons pas si nous ne sommes pas soutenus et contrôlés par un puissant mouvement de masse ouvrier et populaire. L’exemple de la mutation mémorandaire de Syriza est à la fois catastrophique et édifiant, tant pour nos idées que pour le peuple. Par conséquent, il ne faut pas le reproduire.

Laïki Enotita a déjà fait une proposition publique pour que se constitue immédiatement un forum de toutes les forces démocratiques de gauche anti-mémorandum, anti-impérialistes, qui recherchera les actions communes et les formes de soutien aux combats sociaux et qui maintiendra ouvert le dialogue pour des collaborations plus larges. Je pense qu’une telle perspective correspond pleinement aux leçons réactualisées du soulèvement de novembre.

Salut à vous, et bons combats, unitaires et victorieux.

Athènes, 17 novembre 1973 : le soulèvement de Polytechnique, écrasé mais victorieux

Le 17 novembre 1973, la dictature des colonels ordonnait l’évacuation de l’École Polytechnique, située au centre d’Athènes, en faisant intervenir l’armée après avoir enfoncé l’entrée principale de l’université à l’aide d’un blindé. Le nombre de morts est estimé de 39 à plus de 80 alors que les blessés se comptent par milliers.

Les évènements de Polytechnique débutent le 14 novembre 1973, lorsque les étudiants décident l’occupation de l’université et mettent en place une radio émettant clandestinement. Les mots d’ordre sont, entre autres, « pain, éducation, liberté », « mort au fascisme», « USA et OTAN dehors »,  alors que les étudiants adressent cet appel radio à la population : « Ici Polytechnique ! Peuple de Grèce, Polytechnique est le porte-drapeau de notre combat, de votre combat, de notre combat commun contre la dictature et pour la démocratie ».

Les manifestations qui se déroulent autour de l’École Polytechnique prennent  rapidement de l’ampleur. Des milliers de travailleurs, ouvriers, agriculteurs ainsi que de très nombreux lycéens convergent vers le centre d’Athènes. En dépit des charges violentes de la police, dont l’objectif est d’empêcher toute jonction entre ces manifestants et les étudiants retranchés dans l’université, la manifestation du 16 novembre 1973 rassemble plus de 150.000 personnes.

Face au risque de soulèvement généralisé, la dictature décide de déployer des moyens militaires et ordonne l’évacuation de Polytechnique. La nuit du 17 novembre, un char enfonce le portail de l’entrée de l’université, écrasant deux ou trois étudiants. Des militaires évacuent l’université et livrent les étudiants à la police qui commettra des exactions, alors que des snipers postés aux alentours de l’université ouvrent le feu.

Ce soulèvement, initié par les étudiants auxquels se joindront de larges pans de la population, marque le début de la fin de la dictature, qui chutera  le 23 juillet 1974.

[Note de Tlaxcala]


Merci à Tlaxcala
Source: http://bit.ly/1MSBBl0
Date de parution de l’article original: 15/11/2015
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=16577