Vladimir Ilitch Lénine ,Par Vladimir Maïakovski

– En rangs, prolétaires, pour le dernier corps à corps !

Esclaves, redressez vos genoux pliés !

Armée des prolétaires, dans l’ordre, avance !

Vive la révolution, joyeuse et rapide !

  
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  Vladimir Ilitch Lénine  est mort le 21 janvier 1924.Révolutionnaire russe et fondateur de l’URSS

 

– Hier, à six heures cinquante minutes

est mort le camarade Lénine. –
Cette année a vu ce que ne verront pas cent.
Ce jour entrera dans la morne légende des siècles.
L’horreur fit sortir un râle du fer.
Sur les bolchéviks roula une vague de sanglots.
Terrible, ce poids !
On se tramait comme une masse au dehors.
Savoir – comment et quand ? Que tout soit dit !

Dans les rues, dans les ruelles, comme un corbillard vogue

le Grand Théâtre.

La joie est un escargot rampant.
Le malheur, un coursier sauvage.
Ni soleil, ni éclat de glace,
tout, à travers le tamis des journaux,
est saupoudré d’une neige noire.
La nouvelle assaille l’ouvrier devant son tour.
Une balle dans l’esprit.
Et c’est comme si l’on avait renversé
un verre de larmes sur l’outil.
Et le moujik qui en a vu de toutes sortes,
qui a, plus d’une fois, regardé la mort dans les yeux,
se détourne des femmes, mais se trahit
par les traînées noires essuyées du poing.
Il y avait des hommes – du silex, ceux-là mêmes
se mordaient la lèvre, à la percer.
Les enfants étaient pris d’un sérieux de vieux,
et les vieux pleuraient comme des enfants.
Le vent pour toute la terre hurlait l’insomnie,
et ne pouvait, se levant, relevant, penser jusqu’au bout
que voilà, dans le gel d’une petite chambre de Moscou,

il y a le cercueil du père et du fils de la révolution.
La fin, la fin, la fin.
Il faut y croire !

Une vitre – et vous voyez en dessous…
C’est lui que l’on porte du Paveletzki [1]
par la ville qu’il a prise aux patrons.

La rue – on dirait une plaie ouverte,
tant elle fait mal, et tant elle gémit…
Ici chaque pierre connaît Lénine,
piétinée par les premières attaques d’octobre.

Ici tout ce que chaque drapeau a brodé,
a été entrepris et ordonné par lui.
Ici chaque tour a entendu Lénine,
et l’aurait suivi à travers feu et fumée.
Ici Lénine est connu de chaque ouvrier –
étalez les coeurs, comme des branches de sapin. [2]
Il menait au combat, annonçait les conquêtes,
et voilà le prolétaire maître de tout.

– Ici, chaque paysan a inscrit
dans son cœur le nom de Lénine
plus tendrement qu’aux calendes des saints.
Il ordonna d’appeler leurs, les terres
dont rêvent au tombeau les grands-pères morts sous le knout.

Et les Communards – ceux de la Place Rouge –
semblaient murmurer :
» Toi, que nous aimons !
Vis, et nous n’avons besoin d’un destin plus beau –
cent fois nous irons à l’attaque prêts à mourir !  »
Si à présent sonnaient les mots d’un faiseur de miracles :
» Pour qu’il se lève – mourez !  » –
l’écluse des rues s’ouvrirait largement,
et les hommes se jetteraient dans la mort en chantant.

Mais il n’y a pas de miracles,
inutile de rêver.
Il y a Lénine,
le cercueil,
les épaules qui se voûtent.
C’était un homme,
jusqu’à la fin humaine –
supporte ce supplice de la peine des hommes
Jamais un fret plus précieux n’a été porté par nos océans,
que ce cercueil rouge voguant vers la Maison des Unions [3],
sur le dos des sanglots et des marches.
Encore montaient la garde d’honneur
les hommes sévères de la trempe de Lénine,
que la foule déjà attendait, imprimée
sur toute la longueur des Tverskaia [4] et Dimitrovka. [5]

En l’an dix-sept, soi-même sa fille dans la file
pour le pain l’aurait-on envoyée – on mangera demain !

Mais dans cette glaciale et terrible queue,
tous s’alignaient avec enfants et malades.
Les villages se rangeaient à côté des villes.
La douleur tintait, enfantine ou virile.
La terre du travail défilait en revue,
bilan vivant de la vie de Lénine.
Le soleil jaune, louchant tendrement,
se lève, et jette les rayons à ses pieds.
Comme traqués, pleurant l’espoir,
penchés de douleur défilent les Chinois.
Les nuits venaient sur le dos des jours,
confondant les heures, mélangeant les dates.
Comme si ce n’étaient ni les nuits, ni les étoiles au-dessus,
mais pleurant sur Lénine les noirs des Etats-Unis.
Un froid jamais vu cuisait les semelles,
mais les gens séjournaient dans une presse serrée.
On n’ose même pas battre des mains,
pour échapper au froid – ce n’est pas de mise.
Le froid attrape et traîne, tout comme s’il
voulait éprouver la trempe de l’amour.
Il rentre de force dans les foules.
Empêtré dans la presse,
pénètre le monde derrière les colonnes. [6]
Les marches grandissent [7], deviennent des récifs.
Mais voilà que s’arrêtent le chant et le souffle,
et on n’ose faire un pas – sous le pied, c’est le gouffre,
c’est le bord tranchant d’un gouffre de quatre marches.
Tranchant l’esclavage de cent générations,
où l’on ne connaît que de l’or la sonnante raison.
Le bord du gouffre – le cercueil de Lénine,
sur tout l’horizon, la commune.
Que verra-t-on ?
Rien que son front,
et Nadejda Konstantinovna,
dans une brume, derrière…….

Peut-être des yeux sans larmes en verraient-ils plus.
Ce n’est pas de ces yeux que je regardais.
La soie des drapeaux flottants s’incline,
rendant les derniers honneurs :
« Adieu, camarade, tu l’as terminé,
ton chemin honnête et vaillant. »

L’horreur.

Ferme les yeux, ne regarde pas,
comme si tu marchais sur un fil de soie.
Comme si un instant tu étais
seul à seul avec une immense et unique vérité.

Je suis heureux.
L’eau sonore de la marche
emporte mon corps sans poids.
Je sais, désormais pour toujours
vivra en moi cet instant.
Heureux d’être une parcelle de cette force
qui a en commun même les larmes des yeux.

Plus forte, plus pure, ne peut être la communion
dans l’immense sentiment nommé – classe !

Et la mort d’Ilitch elle-même
devint un grand organisateur-Communiste.
Déjà au-dessus des troncs d’une forêt monstreuse,
des millions de mains tenant sa hampe,
la Place Rouge –
drapeau rouge, monte,
s’arrachant d’une terrible saccade.
De ce drapeau, de chacun de ses plis,
vient, à nouveau vivant, l’appel de Lénine :

– En rangs, prolétaires, pour le dernier corps à corps !

Esclaves, redressez vos genoux pliés !

Armée des prolétaires, dans l’ordre, avance !

Vive la révolution, joyeuse et rapide !

Ceci est la seule et unique grande guerre,
de toutes celles que l’histoire ait connues.

(1924)

[1] Le corps de Lénine a été transporté de Gorki à son domicile, à Moscou, et arriva à la gare Paveletzki
[2] On étale des branches de sapin en dessous des fenêtres des malades et des morts.
[3] Maison des Union. Maison des Unions des Syndicats (autrefois « Réunion des Nobles « , où se trouve une immense salle entourée de colonnes blanches. C’est là qu’était exposé le corps de Lénine
[4] Tverskaia et une des rues principales de Moscou
[5] Dimitrovka rue au coin de laquelle se trouve la Maison des Unions
[6] Les colonnes de la salle dans la Maison des Unions
[7] Pour pénétrer au centre de la salle, il faut descendre quatre marches