MONNAIE NATIONALE, SOUVERAINETE POPULAIRE ET PERSPECTIVE SOCIALISTE,Par Panagiotis Sotiris

Par Panagiotis Sotiris

CONFERENCE DANS LE CADRE DU COLLOQUE ORGANISE AU MAXOME* – 15-17 JANVIER 2016
Traduction du Grec Vanessa De Pizzol

Il y a un certain temps que les positions défendues par de nombreux courants de la Gauche, envisageant la reconquête de la souveraineté monétaire comme décisive et, d’une manière générale, la rupture avec l’UE comme point de départ d’un processus de renversements et de remaniements, ont été piétinées de toutes les manières possibles.
Lorsque la critique ne se mobilise pas autour de la question de la catastrophe économique que cela entraîne, nous nous trouvons face à une critique réitérée jusqu’à la rumination affirmant qu’il s’agit d’une position nationaliste. Dans des circonstances bien précises, la position défendant la reconquête de la souveraineté monétaire et la sortie de « l’Europe Unie » a fini par être considérée comme marchant de concert avec les idées d’extrême droite.
En fait, tout cela a autant à voir avec la réalité que la politique du gouvernement actuel avec la satisfaction des intérêts du peuple.
Si l’on pense que l’éternel problème au sujet du nationalisme est tout d’abord la manière dont il subordonne la totalité des intérêts des classes subalternes, et surtout des forces de travail, dans la stratégie mise en place par les capitalistes, à travers une « unité nationale » factice, alors vraiment la posture « nationaliste » signifie la persistance contrainte dans l’euro, c’est-à-dire le maintien de notre pays dans le cadre monétaire et institutionnel de l’intégration européenne qui a été le mécanisme principal de renforcement de la classe du capital dans l’organisation sociale grecque. Typiquement, pendant la période du mémorandum, nous avons non seulement payé un coût social exorbitant pour un maintien à tout prix dans l’euro, mais nous avons vu également les forces du capital modifier radicalement la corrélation de classes dans la production qui est destinée aux premières : celles-ci recueillent, en prime, les « résultats bénéfiques » du chômage et de l’insécurité, de la complète restauration du despotisme patronal, d’un coût du travail réduit et d’une liquidation des acquis sociaux. Par conséquent, le nationalisme effectif de la classe dominante grecque est aujourd’hui l’euro. L’euro est le nationalisme du capital.
C’est là qu’une question plus vaste entre en jeu. La souveraineté nationale reste-elle une question que tous ceux qui s’en réfèrent à la Gauche et au socialisme ne doivent pas affronter ? Les paroles de Bandiera rossa ,« Non più nemici, non più frontiere / Lungo i confini rosse bandiere » disant que seuls les drapeaux rouges existeront quand les frontières ne seront plus, signifient-elles l’impossibilité de penser cet argument ? Je crois que de cette manière nous perdrions l’essentiel.

La souveraineté nationale, ou plus exactement, la souveraineté populaire, reste une grande compromission de classes. C’est un fait que l’État-nation en tant que forme, a émergé au milieu d’une pléthore de formes étatiques et politiques, depuis les cités marchandes jusqu’aux dictatures, comme le mécanisme le plus abouti permettant l’articulation de l’hégémonie bourgeoise. À ceci près que dans le même temps il se trouvait être aussi l’espace de développement crucial pour les revendications des mouvements de travailleurs ainsi que les grands combats démocratiques. Au fond, de cette manière, la souveraineté populaire est elle-même devenue un litige au sein de la lutte de classes, qu’elle aille dans le sens de l’hégémonie de classe ou du côté de la revendication collective d’autodétermination portée par une large coalition populaire.

En réalité, ce sont les révolutions victorieuses du XXème siècle qui ont précisément mis en lumière ce deuxième aspect. Quel visage pourrait alors présenter une révolution socialiste victorieuse, indépendamment de la représentation que nous en avons, dans une organisation sociale capitaliste, sinon celui de l’exercice d’une souveraineté populaire authentique pratiqué, avec une intensité décuplée et à grande échelle, dans cet espace géographique concret ? Le préalable clair qu’à moyen-terme le « socialisme mis en œuvre dans un pays » ne peut résister, étant soumis aux interventions politico-militaires mais aussi aux frictions de l’environnement capitaliste, ne remet pas en cause le fait qu’il s’instaure dans un pays, puis dans un autre, étant donné justement la manière inégale selon laquelle se déploie la lutte de classes sous chacune de ses formes.
D’autre part, l’internationalisme prolétarien ne s’est jamais réduit à la question générale de la disparition des frontières. L’internationalisme prolétarien a toujours posé comme essentiels les deux principes suivants :
– Premièrement, la logique de combat aux côtés du mouvement qui lutte pour l’émancipation, qui n’a aucun lien avec la logique interventionniste extérieure choisie par les impérialistes (d’ailleurs, les « interventions » socialistes, lorsqu’elles se produisirent, signifiaient déjà en réalité la fin du socialisme, c’est là le gouffre qui sépare les Brigades internationales à partir de l’invasion de la Tchécoslovaquie)
– Deuxièmement, la logique d’unité de classes et de solidarité pour l’individu qui arrive dans un pays pour y travailler ou y trouver refuge, logique qui reconnaît la position de classe comme élément unificateur plus important que l’origine.
Aujourd’hui, nous assistons à un véritable travail de sape de la souveraineté populaire, qu’il faut entendre comme stratégie de classe essentielle mise en avant par le capital. Nous touchons également au cœur du caractère profondément classiste de l’entreprise d’intégration européenne. Bien qu’il soit faux de dire que l’UE est un super-État qui supprime les éléments qui la composent, c’est un fait qu’elle constitue l’une des entreprises les plus poussées en matière de trahison des soutiens de la souveraineté populaire ayant pour but de renforcer la souveraineté des classes dominantes.
C’est, du reste, ce qui peut également expliquer le paradoxe qui dès le départ a traversé l’intégration européenne, à savoir le fait que les classes aisées des zones périphériques, qui se trouvent objectivement sous pression dans un environnement où sont abolis les mécanismes de protection vis-à-vis des espaces de productivité accrue (des taxes à la monnaie nationale), considèrent malgré tout qu’il faut s’engager dans cette unification. Selon moi, ce choix n’a pas été fait uniquement et simplement pour les avantages que comporte l’entrée dans un grand marché ou un accès facilité aux flux de capitaux. Ce choix est dû à la prise de conscience que cette soumission à la concurrence internationale par excellence transfère la pression sur les épaules des employés, exige des sacrifices permanents pour garder le pays compétitif et légitime l’abrogation des droits acquis.

Concernant l’UE plus particulièrement, on le retrouve également sous la forme d’une exigence institutionnelle permanente qui tend à l’abrogation de ces droits acquis, à travers l’évolution du droit européen vers une forme de droit supérieur. Il suffit d’avoir à l’esprit l’obligation de création de sociétés de télécommunication privées, la liquidation des producteurs publics d’énergie, la légalisation des universités privées, l’existence impossible de transporteurs aériens étatiques et nationaux, la fin de non-recevoir signifiée aux monopoles publics pourtant nécessaires, la contrainte d’une agriculture sous contrat, soit pratiquement l’ensemble des restructurations les plus sévères qui ont touché la production capitaliste de ces 25 dernières années, aggravant la condition des travailleurs. C’est à travers ce mécanisme que tout cela a pu se produire. Et aujourd’hui naturellement, à l’heure de la nouvelle phase de gouvernance économique européenne, forte des mémorandums grecs destinés, au fond, à abandonner leur caractère « exceptionnel » pour devenir la nouvelle norme, nous saisissons toute la violence que peut recouvrir l’abolition de la souveraineté nationale et populaire.
Par ailleurs, il y a de cela quelques jours, nous avons entendu le gouverneur de la banque centrale de Grèce évoquer de manière éhontée qu’il préparait l’été dernier un coup d’état en règle contre la volonté souveraine du peuple grec, dans des conversations privées avec les ex-Premiers ministres, ses conseillers juridiques et le président de la République au sujet de l’annulation de tout projet de sortie de la zone euro. Dans n’importe quel pays démocratique il aurait été arrêté ou du moins convoqué pour être interrogé. En Grèce, ce Monsieur est considéré comme un personnage d’État bénéficiant d’une immunité totale.
En réalité, le refus de la souveraineté nationale et populaire dans le cadre de l’intégration européenne met pleinement en lumière l’essence profondément antidémocratique du libéralisme.

De fait, le libéralisme, en faisant de la rationalisation inexistante des marchés un mécanisme de décision fondamental (c’est-à-dire l’aveugle pulsion de classe des capitalistes), est structurellement hostile à la démocratie. De la peur des bourgeois du XIXe siècle qu’on laisse la majorité ouvrière remettre en cause la propriété privée, au cynisme de Juncker lorsqu’il affirme qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens, l’axe reste le même.
Avec cette signification, la reconquête de l’indépendance nationale et de la souveraineté populaire constituent aujourd’hui une revendication profondément classiste. Elles concentrent la revendication d’autodétermination et de transformation des classes populaires. C’est là que nous devons nous montrer très attentifs. Cette stratégie de reconquête de la souveraineté nationale n’a aucun rapport avec les stratégies et les tactiques de « collaboration de classe ».

Pendant très longtemps, la Gauche, tout comme le parti communiste, ont été tourmentés par cette recherche de la fameuse « classe bourgeoise nationale » qui constituerait l’alliée nécessaire dans une revendication de démocratie et d’indépendance nationale. Le mouvement communiste grec a payé cher cette illusion, quand, au nom d’une coalition avec une classe bourgeoise nationale qui prenait à elle seule l’initiative de reformer des « corps nationaux » anti-communistes pendant l’Occupation, il poussa le majestueux mouvement de l’EAM [Front de Libération Nationale] vers des choix erronés. Aujourd’hui, il est évident désormais qu’on ne peut nourrir la moindre illusion envers l’existence possible de fractions de la classe dominante pouvant s’avérer des alliées dans l’orientation que nous défendons. Au contraire, la preuve a été faite que la classe dominante, dans des circonstances données, pense de manière stratégique en considérant les pressions de la zone euro comme le prix à payer pour sa stratégie de classe.
Ce point, cependant, a aussi une dimension plus large qui concerne le contenu politique de toute tentative de revendication de la souveraineté nationale et populaire. La revendication de la souveraineté nationale et plus spécifiquement de la souveraineté monétaire, tout comme le nécessaire contrôle de la politique économique, sont les moyens pour atteindre le but mais ne constituent pas une fin en soi. C’est-à-dire que nous ne pouvons nourrir l’illusion qu’en soi l’émission d’une monnaie nationale, la dévaluation, l’annulation de la dette, l’augmentation des dépenses publiques et de la fluidité apporteront croissance économique et justice. Je ne mets pas en doute les effets économiques indirects que cela procurera. Mais quand il s’agit de pays comme la Grèce, qui ont subi les effets corrosifs de leur longue participation dans la répartition du travail au niveau européen, avec tous les effets de désindustrialisation et d’inégalités internes que celle-ci entraînait, la question du redressement productif entre en jeu dès le départ. Aujourd’hui, une reconquête neutre, avec la notion d’un élargissement économique permettant aussi la redistribution, n’existe pas. Ou bien on parle d’un autre modèle productif reposant sur une perspective socialiste inscrite dès le départ dans les actions engagées, ou bien les gains économiques de cette circulation monétaire s’épuiseront très vite. Cela signifie une vague irrésistible de nationalisations dans tous les secteurs stratégiques de l’économie et dans le système bancaire, une généralisation des pratiques d’autogestion, l’application des modalités d’un contrôle du travail et de la planification, mais, dans le même temps, une réduction fondamentale de l’extraversion et de la participation aux flux internationaux des marchandises et des capitaux ainsi que le changement des modes de consommation en hiérarchisant les besoins sociaux réels. Seules ces coupes, qui par certains côtés peuvent sans doute faire penser à un « développement nul » (il suffit de songer au nombre d’investissements inutiles comme par exemple les mines d’or et les usines de Skouriès qui vont tout simplement fermer), pourront garantir que la reconquête de la souveraineté populaire soit l’instrument pour la mise en œuvre commune d’une grande coalition populaire menant à la stratégie de transformation sociale.
Car il est évident que la souveraineté nationale et populaire n’est pas simplement un processus formel, équivalant à ce qui est décrit dans les constitutions civiles. La question est de définir une coalition sociale réellement souveraine. De fait, le défi de la Gauche et des avant-gardes ouvrières contemporaines est précisément de faire de cette idée de souveraineté une idée de réforme, un nouveau bloc historique, c’est-à-dire la rencontre entre une large coalition placée sous l’hégémonie des forces du travail et un nouveau récit, un modèle global alternatif prenant une orientation socialiste, avec la condition préalable d’un déploiement des formes d’organisation collective liées à la notion de pouvoir duel et à la stratégie révolutionnaire dans une optique contemporaine.
Cela répond également à tous ceux qui, naturellement, avancent l’objection que, d’un point de vue historique, la question de la souveraineté nationale et populaire, dans son acception bourgeoise, a bien souvent coexisté avec le racisme et d’autres idéologies réactionnaires. La France, par exemple, a pu proposer un modèle idéal de souveraineté populaire qui fonctionnait main dans la main cependant avec le colonialisme et un racisme qui se perpétue. Il est évident que la logique que nous défendons pour la reconquête de la souveraineté nationale ne peut et ne doit avoir aucun lien avec ces logiques-là. En revanche, nous avons besoin d’une modification de la notion même de nation. Plus précisément, nous devons passer par la mythologie de la nation comme origine et par celle de la continuité nationale, notions dénuées de fondement et émanant de ce qui constitue l’essentiel de l’idéologie de souveraineté – voilà pourquoi le fait que des hommes de gauche les perpétuent reste problématique – pour arriver à la reconquête de la notion de peuple et de peuple souverain, en la disjoignant de la définition « constitutionnelle » d’un ensemble de citoyens et en passant à la notion de peuple comme ensemble de tous ceux qui vivent, travaillent et luttent dans ce pays. Selon cette optique, il est évident par exemple que la famille Vardinogiannis ou la famille Angelopoulos n’ont en aucune manière le droit de faire partie du « peuple grec », ni d’ailleurs leurs sociétés installées dans notre pays, puisque privilégiant les paradis fiscaux, tandis que les Albanais, les Pakistanais et les migrants syriens ont en revanche bien plus le droit de faire partie du peuple grec tel qu’on vient de le définir.
Tout cela signifie pour nous tous et nous toutes pas mal de travail. S’attaquer à la constitution d’un nouveau bloc historique en vue de la reconquête de la souveraineté nationale et populaire et d’un renouvellement socialiste ne peut advenir en puisant l’inspiration dans « le tout cuit », notamment quand il provient des leçons antimonopolistiques du réformisme communiste qui combinaient de manière théorique des notions erronées comme la dépendance avec des collaborations illusoires impliquant des fractions de la classe bourgeoise. Nous avons besoin d’une nouvelle synthèse théorique, qui appréhende les transformations de l’impérialisme contemporain et du capitalisme, mais aussi une nouvelle proposition programmatique, qui apprenne des tragiques échecs du « productivisme » socialiste mais aussi des expériences positives de contrôle du travail et d’autogestion initiées par les mouvements révolutionnaires.
En dernière analyse, qu’est-ce donc que la question du socialisme, sinon celle d’une patrie ouverte contenant vraiment la nation tout entière des travailleurs ?
Source Iskra.gr

 

*Μαρξιστικός Χώρος Μελέτης και Έρευνας (Espace Marxiste d’Etudes et de Recherches) http://www.maxome.gr/