Exigeons la souverainete .Par Costas Lapavitsas

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source http://costaslapavitsas.blogspot

Ces derniers mois, on observe une intense activité au sein de la Gauche européenne en quête d’une solution alternative à l’Europe. Du 19 au 21 février dernier a eu lieu à Madrid un séminaire autour du « Plan B », à l’initiative essentiellement de l’aile gauche de Podemos. Un mois plus tôt, un séminaire semblable avait eu lieu à Paris, organisé par le Parti de Gauche que dirige Jean-Luc Mélanchon.
Deux facteurs expliquent cette activité. Le premier, c’est la perspective de formation du gouvernement en Espagne par Podemos, mais également la participation lourde de signification du Parti de Gauche à la présidentielle française qui s’approche à grands pas. Le deuxième, c’est l’échec total de Syriza, dont le programme a, dans la pratique, fonctionné comme le « Plan A » de la Gauche européenne sur une longue période.
Par conséquent, la question qui a surgi tout naturellement est : avec quel programme en Espagne et en France la Gauche se présentera-t-elle devant son électorat ? Tout naturellement, l’idée d’un projet alternatif, d’un « Plan B », a gagné du terrain.
Il est positif que la Gauche européenne penche dans cette direction, si l’on repense à la domination absolue du Plan A jusqu’à l’été 2015. Tous ceux qui évoquaient la nécessité d’une proposition alternative étaient quasiment considérés comme des illuminés. L’avilissement de Syriza a changé la donne.
Mais il est négatif que le message issu du séminaire de Madrid soit plus confus que celui de Paris. Au lieu de faire avancer l’élaboration d’une solution politique alternative pour la Gauche européenne, le séminaire de Madrid a plutôt entretenu la confusion sur les différences qui la distinguent précisément du « Plan A », lequel a échoué. La raison profonde en est malheureusement que Podemos tergiverse et se perd dans des océans d’ambiguïté, alors que la perspective du pouvoir se dessine. Le Parti de Gauche de Mélanchon est bien plus clair, même si naturellement la situation à Paris n’a rien à voir.
Un autre élément négatif est que ces deux séminaires ont souffert l’un comme l’autre du syndrome aigu de « personnalisation» et d’une recherche de publicité auprès des médias. Il s’agit de phénomènes extrêmement problématiques qui ne rendent pas franchement service au scénario de l’alternative sociale en Europe.
La Gauche grecque, malgré les difficiles conditions qu’elle doit affronter, a beaucoup à apporter au débat, principalement du fait de l’effondrement de Syriza et de l’adoption des Mémorandums. Il est urgent de tirer les conclusions concrètes de l’amère expérience des années précédentes et de la transmettre à la Gauche européenne.
La principale conclusion est la nécessité inéluctable d’une souveraineté populaire et nationale en Grèce et en Europe. C’est à l’intérieur de ce cadre que je vais énumérer les principaux points de la conférence que j’ai donnée à Madrid.

LA QUESTION DE LA SOUVERAINETE EN EUROPE
1. La Gauche européenne doit d’une manière ou d’une autre se confronter aux politiques économiques et sociales de l’Union Européenne et de l’Union Economique et Monétaire, en rejetant l’austérité. Mais pour qu’elle le fasse avec succès, il faut être clair sur ce que signifie le rejet de l’austérité.

2. La situation de l’économie mondiale aujourd’hui est profondément problématique. Le capitalisme financier de notre époque semble conduire à une nouvelle crise, après celle de 2007-2009 :
Les économies des pays émergents (BRICS), la Chine y compris, connaissent une stagnation, voire une récession.

L’économie des Etats-Unis connaît une croissance en berne, un dynamisme très modeste et d’énormes problèmes d’inégalité.

La politique de l’« assouplissement monétaire quantitatif » est allée au bout de ses limites et les banques centrales envisagent des mesures « non orthodoxes », comme les taux d’intérêt négatifs.

Les banques se trouvent à nouveau dans une position précaire, notamment au sein de l’Europe.

L’économie européenne, particulièrement celle de l’UEM, stagne, sans perspective de croissance.

Dans ce cadre, la Gauche européenne doit proposer un ambitieux programme de redressement économique et social. L’horizon est désormais historique et nécessite un ambitieux « projet alternatif ».

3. Le premier pas pour sa mise en œuvre est l’analyse de l’échec de Syriza. Trois raisons principales peuvent l’expliquer.

Syriza a adopté une stratégie erronée. Il ne peut y avoir un effacement de l’austérité et une politique en faveur du peuple au sein de l’UEM, sans conflit direct avec les mécanismes de l’UE.

La démocratie interne au parti a été abolie, et l’équipe dirigeante de Tsipras s’est affranchie et a appliqué ses propres choix.

La Grèce a accepté une grande perte de souveraineté en son propre sein et à l’international. Le gouvernement Syriza/Anel agit sous la surveillance constante de la Troïka et du Quartet.

4. L’Europe qui a surgi en 2016 n’a rien à voir avec les mythes concernant « l’Europe des mouvements révolutionnaires et des peuples » qui a accompagné l’avancée de la Gauche pendant des décennies. C’est une Europe du grand capital, des grandes banques et de la souveraineté allemande. Il n’existe aucune perspective de réforme, surtout pas de l’intérieur .Le triomphe du grand capital a également amené une perte de souveraineté en Grèce et ailleurs.
5. Dans ce cadre, le programme radical dont a besoin la Gauche européenne est impossible à appliquer sans le renfort de la souveraineté nationale et populaire. Six secteurs prédominent :

La dette. La gestion, l’annulation et le remboursement de la dette publique doivent se faire de manière souveraine pour les pays périphériques et en général.

Sur le front monétaire. La récupération du contrôle des liquidités aux mains de la BCE et de Draghi est requise. Dans ce but, il est indispensable de rétablir la propriété sociale et le contrôle des banques, tout comme le contrôle des flux de capitaux.

Sur le front budgétaire. Le rejet du cadre de l’austérité et la récupération de la souveraineté dans les dépenses publiques et la fiscalité sont requises.

Commerce. L’Europe a besoin d’un mécanisme interétatique de gestion des excédents extérieurs et des déficits sur la base de la solidarité.

Emploi. Un renforcement de la souveraineté dans le domaine du marché du travail au profit du travail pour stimuler l’emploi est requis.

Secteur de la production. La souveraineté nationale et populaire est indispensable pour l’élaboration d’une politique agricole et industrielle. De vastes zones de l’Europe renvoient maintenant l’image de pays en voie de développement.

6. Pour que le projet alternatif de la Gauche devienne une réalité, il est indispensable de mettre en place une nouvelle orientation politique et un nouveau discours politique. Le capitalisme de notre époque connaît une crise profonde et la réponse de la Gauche doit être proportionnée et péremptoire. La souveraineté nationale et populaire est l’élément indispensable pour battre en brèche la souveraineté du grand capital et des grandes banques en Europe.

7. La souveraineté nationale et populaire n’est pas le nationalisme. Au contraire, le nationalisme est la manière de frapper que cultive aujourd’hui l’extrême droite. Les mécanismes supranationaux de l’UE et de l’UEM fonctionnent contre le travail et il n’est pas possible de les réformer. Nous n’avons pas besoin de « Plus d’Europe » ni de « nous aimons l’Europe ». Nous recherchons une véritable solidarité des peuples.

8. La souveraineté nationale et populaire est indispensable à la démocratie. La démocratie recule quand dominent les mécanismes supranationaux de l’UE et de l’UEM. Nous avons besoin d’un contrôle démocratique plus important pour nos pays et d’une démocratie émancipée avec une participation populaire directe.

9. La souveraineté nationale et populaire est indispensable pour un internationalisme réel en Europe. La crise migratoire et des réfugiés a montré le profond déficit d’internationalisme et de solidarité des mécanismes de l’UE. La société civile s’est trouvée à la pointe de la solidarité. Des États avec une souveraineté forte ont réussi à maintenir une meilleure position que les mécanismes supranationaux de l’UE. La pression migratoire et des réfugiés a accentué la perte de souveraineté nationale en Grèce.

Traduction du grec :Vanessa De Pizzol