L’Union européenne aux pieds du sultan Erdogan

Source Iskra.gr

 

Ce sont les réfugiés, les démocrates turcs et les Kurdes qui paieront le prix de cet accord infamant

Afficher l'image d'origine

C’est un secret de polichinelle… Les organisations internationales et les organisations de défense des droits de l’homme, tous les analystes internationaux sérieux et presque tous les journaux les plus influents d’Europe expriment leur profonde indignation vis à vis de l’abject accord entre l’Union européenne et la Turquie concernant les réfugiés, ainsi que le cynisme de la réaction de la Grèce. Tous, sauf les Lacédémoniens…

Petit florilège:

– le Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés a dénoncé le fait que l’accord viole la Convention de Genève (1951) relative au statut des réfugiés, puisqu’il prévoit leur transfert forcé des territoires européens (la Grèce), où il faudrait qu’ils bénéficient du droit d’asile, en Turquie, un pays qui selon les rapports de la Commission même, viole sans vergogne les droits de l’homme. C’est une honte pour l’Europe et la Grèce que de qualifier la Turquie d’Erdogan de « pays sûr » et d’exclure le droit d’asile aux Turcs et aux combattants kurdes.

– Un diplomate européen de première importance pose dans le quotidien français Le Monde (édition du 9 mars) cette question logique mais néanmoins monstrueuse : « Peut-on sérieusement déplacer massivement des réfugiés (depuis la Grèce) jusqu’en Turquie? Une telle chose serait équivalente à une expulsion ». Certains éditorialistes du journal ont exprimé leur préoccupation quant à ces réactions inévitables (qu’il nous soit permis d’ajouter, légitimes) de réfugiés désespérés face à leur expulsion violente par les autorités grecques et par Frontex.

– Dans un article du quotidien britannique The Guardian (édition du 8 mars), l’éditeur de l’allemand Die Zeit, Joseph Joffe, souligne que « le plan Merkel concernant la question migratoire transforme la Grèce, un Etat au bord de la faillite, en immense camp de concentration de réfugiés ». L’analiste allemand ajoute que la Grèce de facto se trouve déjà en dehors de l’espace Schengen, lequel fonctionne désormais comme un « Schengen sans la Grèce ».

– L’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans une analyse globale (édition électronique du 4 mars) note que l’UE bâtit une « Europe-forteresse », dont les frontières se déplacent vers la République yougoslave de Macédoine (ARYM) et les autres pays du corridor (fermé) des Balkans, « avec la Grèce comme hall d’accueil de l’Europe ». La Turquie devient la « sublime porte » de l’Europe, Erdogan en détient les clés et la Grèce en est désormais la modeste…antichambre!

– Les reportages de la presse française se font tout aussi caustiques en évoquant combien l’UE est tombée bas. Les rédacteurs notent que, tandis que le président du Conseil européen Donald Tusk s’est rendu, à la veille du sommet, à Ankara, où il a conclu un accord avec les autorités turques sur les principaux points du (d’ores et déjà inacceptable) « plan d’action commun » concernant la question migratoire, Davutoglu, à peine à Bruxelles, a « séché » les Européens, en plaçant la barre des revendications turques bien plus haut et proposant un plan d’un cynisme indescriptible : « vous prendrez un Syrien pour chaque migrant que vous nous apporterez des îles grecques ». Horrifiée, Angela Merkel a rencontré Davutoglu à la veille du sommet dans un restaurant de Bruxelles et s’est mis d’accord avec lui sur le plan de décision, à l’insu de François Hollande, qui prit connaissance des faits, en même temps que les autres dirigeants, au cours du sommet.

Dans la dernière ligne droite pour le prochain sommet UE-Turquie (17-18 mars) il est de plus en plus évident que la décision issue du dernier sommet, outre qu’elle est cynique pour les Européens et inhumaine pour les réfugiés, est largement inapplicable. Politiquement parlant, toutefois, elle constitue un cadeau inestimable offert au régime Erdogan-Davutoglu. Au cours des derniers jours, ce régime autoritaire:

– a mis en place de nouvelles mesures pour bâillonner la presse, en recourant à des décisions de justice qui ont transformé les médias de l’opposition (journal Zaman, agence de presse Cihan) en officines de propagande étatique. Plus de 20 journalistes sont sous les verrous, tandis que 2 dirigeants du journal Cumhuriyet, héritier d’une longue tradition, sont sous le coup d’accusations pouvant entraîner leur réclusion à perpétuité.

– a demandé au Parlement de lever l’immunité parlementaire du dirigeant du parti pro-kurde de gauche (le Parti démocratique des peuples HDP), Selahattin Demirtas, et de deux autres députés du parti, qui, bien qu’il représente 11% des électeurs, risque une mise au ban immédiate.

– utilise la décision du sommet sur la « coopération entre l’Union européenne et la Turquie visant à créer des conditions favorables pour les réfugiés sur le territoire syrien » pour faire avancer ses projets concernant une intervention militaire au nord de la Syrie, dont le programme réel consiste à écraser les Kurdes, l’une des principales forces qui combat les djihadistes de l’Etat islamique.

– fait pression pour l’ouverture immédiate de chapitres supplémentaire aux négociations d’adhésion, bloquées par l’Union européenne face à la situation des droits de l’homme en Turquie, mais aussi face à son refus d’ouvrir ses ports et ses aéroports à la république de Chypre. Ce faisant, l’Union européenne renforce objectivement la Turquie à un moment critique des consultations pour la résolution de la question chypriote.

– Et pour finir, la nomination de Volkan Bozkir comme ministre turc des Affaires européennes a été une douche froide pour les Européens et plus particulièrement pour la Grèce. M. Bozkir a annoncé purement et simplement que son pays n’acceptera aucun réfugié ou migrant économique parmi ceux qui se trouvent déjà en Grèce et ceux qui s’ajouteront avant le début (si elle débute un jour…) de l’application de l’accord.

La question qui se pose, dans un tel contexte, est la suivante : qu’a bien pu obtenir le gouvernement Tsipras auprès des Européens pour pouvoir justifier son choix de ne pas exercer de véto sur cette déplorable décision de l’Union européenne, une décision qui comporte tant de charges et de risques pour notre pays et pour Chypre? Excepté, bien sûr, le retour du quartet à Athènes!

Traduction du grec Vanessa de Pizzol