LA CRISE AU MOYEN ORIENT ET LE PROBLEME DES REFUGIES PAR DIMITRIS BELANTIS

 

L’exacerbation du problème des réfugiés dans la région du Moyen Orient et de la Méditerranée orientale marque un tournant très critique pour les sociétés de la région, mais aussi pour celles d’Europe. Ce tournant se conjugue avec un contexte de crise et de déstabilisation sociale de l’Europe en tant qu’espace politique, social et culturel, un contexte de catastrophe sociale et de nihilisme politique et culturel : le culte du marché, de la puissance économique et du narcissisme conduit au recul multiforme de la démocratie bourgeoise et de la politique publique, et mène à l’essor d’un « capitalisme totalitaire » (j’emprunte la notion, malgré mes réserves, faute d’autres termes) et à des formes hybrides de coexistence en Europe d’un nationalisme réactionnaire, d’un climat de xénophobie/racisme avec un cosmopolitisme du capital qui détruit la démocratie et la souveraineté des Etats.

Les réfugiés qui frappent à nos portes nous montrent la nécessité d’un nouvel humanisme de gauche et communiste, d’un humanisme concret et combattif qui donnera un caractère de classe à la tentative de reconquête d’une essence humaine attaquée aujourd’hui de partout. Et cette nécessité n’a rien à voir avec l’ « humanisme » plat mis en avant par Skaï, par l’Eglise et par les ONG (bien parcimonieux vis-à-vis des non-citoyens) : ce qui est en jeu c’est l’effort pour reconquérir notre subjectivité perdue, même s’il faut pour cela, au pire des cas, cesser d’être suffisamment « althussériens ». Je voudrais donc montrer les différents aspects du problème, sur le plan politique, social et culturel.

1/  LE PROBLEME DES REFUGIES COMME RESULTAT DE LA DESTRUCTION DES ETATS SOUVERAINS

Ce que vivent les sociétés du Moyen Orient, de la Syrie à l’Irak en passant par d’autres pays d’Asie comme l’Afghanistan, est le résultat d’une stratégie de déstabilisation systématique d’Etats auparavant forts. La Syrie du Baas, la Libye, le Liban et même l’Afghanistan (du temps de l’occupation soviétique) étaient des Etats capables d’administrer et de subvenir aux nécessités économiques de leur population. Cela ne signifie pas qu’ils aient été des Etats démocratiques ou socialistes, ils étaient au contraire autoritaires, antidémocratiques (à l’exception peut-être du Liban) et souvent centrés sur la personne du chef (les régimes baasistes étaient l’aboutissement d’anciennes révolutions sociales qui avaient dégénéré). Bien sûr ce qui gênait l’Occident n’était pas leur caractère antidémocratique (il soutenait par ailleurs la Turquie et l’Arabie Saoudite) : c’était la menace que pouvait faire porter sur ses intérêts économiques et géostratégiques ces pays périphériques, mais relativement indépendants. Les interventions impérialistes en Afghanistan et en Irak, ainsi que l’agression du Liban par Israël, marquent cette stratégie de déstabilisation d’abord « contrôlée » puis incontrôlable des bases étatiques et sociales. Avec l’exemple de la longue guerre des Etats-Unis en Irak (1991-2013) on peut comprendre qu’en dernière analyse les Etats-Unis ont plutôt été vainqueurs : car les forces impérialistes occidentales visaient plus la destruction de l’Irak en tant qu’Etat que l’établissement d’un régime pro-américain à Bagdad. La partition de l’Irak en plusieurs zones d’anomie et de catastrophe était un objectif très intéressant, et ils l’ont bien atteint. Bien sûr, en soutenant les groupes fondamentalistes contre les Etats arabes (Al Qaïda, EI etc…), ils ont ouvert l’outre d’Eole – ce qui peut s’expliquer par l’impréparation et le chaos qui marquent la politique internationale. Ils ne l’avaient pas prévu mais c’est arrivé : comme s’ils avaient sorti le génie de la lampe.

Par la suite le mouvement des printemps arabes, intéressant d’un point de vue de gauche mais très contradictoire, a déstabilisé encore plus les régimes nationalistes arabes, sans pour autant être capable de proposer un nouvel équilibre viable, démocratique et non-impérialiste, malgré une immense mobilisation sociale et populaire. A mon avis, ceci est en relation avec l’échec historique de la gauche, du marxisme et des mouvements d’adaptation des Lumières au monde islamique – mais c’est une autre question. Il est assez évident que ces mobilisations anti-autoritaires, contradictoires et hybrides, comportaient des forces clairement fondamentalistes et aussi des éléments contrôlés par l’impérialisme occidental : on l’a vu avec la base populaire élargie qui a accompagné la montée au pouvoir du dictateur Sissi en Egypte et la chute de Morsi – ou avec les différents Conseils de l’opposition syrienne, dont le siège se trouve dans des métropoles occidentales.

Il est donc juste de dire que les anciens régimes nationalistes  du Moyen Orient ont entraîne dans leur déstabilisation les fondements étatiques existants, avec pour résultat un chaos multidimensionnel et la dislocation totale de la région. Le rôle de l’impérialisme essentiellement occidental dans ce processus est central et mérite d’être souligné. Mais cela ne veut pas dire qu’il y avait des solutions alternatives viables, soutenables par la gauche anti-impérialiste d’Europe et du monde. Le régime d’Assad était certes géopolitiquement et socialement plus stable et plus « avantageux » que le chaos et la catastrophe totale, avec le paysage lunaire qui règne en ce moment en Syrie. Mais qui peut sérieusement soutenir que le rétablissement d’un régime qui a combattu son propre peuple sans beaucoup de scrupules est une solution viable, démocratique et de gauche ? A moins que nous ayons décidément bien élargi cette notion de « gauche », sur ce point également ? Ce qui retient notre attention, ce sont les groupes combattants démocratiques et de gauche, comme ceux des Kurdes et des démocrates turcs et arabes, mais il n’est pas encore sûr qu’ils constituent une solution politique globale dans la région.

Le rôle de l’impérialisme, et pas seulement de l’impérialisme occidental, est donc crucial par rapport au très grave problème des réfugiés, mais on doit l’envisager en rapport avec la grande question de savoir quelle carte politique va sortir de cette situation, si ce sera l’ancienne carte, ou une carte modifiée, et qui la tracera politiquement et socialement. En bref, quels sont nos alliés, qui mérite d’être soutenu et à quelles bases étatiques et gouvernementales aspirons-nous ? Parce que les bases étatiques stables sont certes nécessaires pour faire face à la guerre permanente, mais elles doivent pouvoir s’appuyer sur des fondements sociaux et démocratiques. Le rétablissement de régimes comme les anciens Etats nationalistes arabes, notamment dans leur version la plus dégénérée, n’est en aucun cas une solution viable aujourd’hui. Ce n’est pas toujours vrai que l’ennemi de notre ennemi est notre ami, même si nous évitons à juste titre de garder des distances égales entre l’un et l’autre. En fait, si nous mettons à part les forces démocratiques kurdes et arabes, on est bien devant un affrontement de barbaries, devant une guerre de 30 ans dont on ne voit pas la fin.

De plus, le rétablissement de pays viables en Méditerranée orientale, condition nécessaire à une solution à long terme du problème des réfugiés, est en relation avec la question des rivalités inter impérialistes. On ne voit pas très bien vers quoi tend l’affrontement entre la Russie et la Turquie ou encore l’affrontement probable entre d’un côté les Etats-Unis/l’Occident et de l’autre la Russie (il faut dire cependant que des analystes américains parlent depuis de nombreuses années de la probabilité d’un affrontement Turquie/Russie). De plus, l’opposition Occident/Russie n’est ces derniers temps pas si claire, il y a des convergences qui se manifestent dans le combat contre les fondamentalistes et leurs soutiens de Turquie et d’Arabie saoudite. L’intervention russe dans la région n’est pas guidée par le souci du « droit » et de la « démocratie », c’est un aspect de l’opposition de la Russie impérialiste à la géopolitique d’encerclement des Etats-Unis et des forces impérialistes occidentales. Ainsi, avec la Russie non plus on ne peut avoir, quand on est de gauche, une entente stratégique stable et indéfectible. D’ailleurs la dislocation des bases étatiques semble être un choix qui convient aussi bien au pôle russo-chinois qu’au pôle occidental : ce n’est pas d’un côté la « lumière » et de l’autre les « ténèbres » ! La technique de la dislocation de régions entières, en tant que forme de contrôle impérialiste, est moins coûteuse et plus facile que l’occupation militaire et politique.

Bref, la catastrophe du Moyen Orient et la question des réfugiés est une technique de contrôle impérialiste, même si cette stratégie n’est pas totalement calculée, car elle dépend de tous les acteurs de ce « chaos ».

2/  LA FAILLITE DE L’UNION EUROPÉENNE ET LA POSITION DU GOUVERNEMENT GREC

Au vu des réactions de nombreux gouvernements de l’UE, surtout de ceux du sud,  du centre et de l’est de l’Europe, cette Union européenne apparaît clairement, même sur le plan de l’humanitaire et de la définition d’une attitude commune et solidaire face au malheur des réfugiés (dont elle est responsable avec les Etats-Unis), comme une force en faillite morale et politique. C’est une machine à appauvrir et à casser la démocratie. Le discours sur les valeurs démocratiques et la cohésion sociale n’est plus qu’une farce. La fermeture des frontières et les barrières de toutes sortes érigées par des gouvernements de l’UE comme la Hongrie, la Slovénie, la Slovaquie, l’Autriche – ou hors UE comme la FYROM – sont le signe non seulement d’un très fort racisme mais aussi d’une attitude semblable à celle des populations locales envers les déchetteries : les réfugiés sont des « déchets » moraux et sociaux qu’il faut laisser en dehors de chez nous. Il est bon d’avoir de la « sympathie » pour eux, mais de loin… Ces gouvernements condamnent en fait la Grèce parce qu’elle ne noie pas les réfugiés dans la mer Egée. Ils la condamnent parce qu’après l’indifférence initiale et le manque d’intérêt de l’Etat, la Grèce fait maintenant face au problème, grâce à l’accueil chaleureux de sa population,  mais aussi depuis un certain temps au niveau de l’Etat. Ils la condamnent parce que son peuple, sa société et dans une moindre mesure son gouvernement n’ont pas laissé le problème exclusivement aux mains des appareils répressifs et de FRONTEX. Le peuple grec, aux prises pourtant avec la terrible politique du mémorandum qui les appauvrit, s’est montré bien au-dessus  d’autres peuples européens quant aux pratiques de solidarité et de soutien.

Une remarque ici, au-delà de la question de la nature et du fonctionnement de l’UE : certains, même au sein de la gauche, ont pensé que la dissolution de la Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie, et même celle, pourtant très marquée à droite, du « socialisme réel » et de l’URSS, ouvrait des possibilités pour l’autodétermination des nations et leur marche vers la démocratie, voire même vers le socialisme. On a une idée claire aujourd’hui de la façon démocratique dont ont fonctionné ces dissolutions… avec des personnalités comme celle de Fico et autres ministres soit-disant « libéraux », en fait d’extrême-droite, de l’Europe centrale (Mitteleuropa) qui manifestent une grande admiration pour tous les adversaires du communisme. On le voit aussi, dans toute l’Europe, avec la montée des organisations d’extrême-droite dans la rhétorique et la pratique du « Centre radical ». Ceux qui ne voyaient de nationalisme qu’en Serbie et le jugeaient inexistant dans le processus de renaissance de la zone d’influence allemande doivent regarder en face les conséquences de ces développements.

La question des réfugiés donne lieu à des contradictions et à des tensions. La classe bourgeoise/impérialiste allemande n’a pas exactement la même ligne que ses satellites. Je ne sais si c’est le résultat d’une « répartition des rôles », mais le gouvernement Merkel tend plus vers une logique de « ventilation des flux » et d’ouverture des frontières. Il est probable que ce soit lié à la possibilité d’intégrer ainsi une main-d’oeuvre qualifiée, comme l’est celle de la classe moyenne syrienne – alors que ce ne serait pas favorable aux satellites de l’Allemagne, compte-tenu de leur infrastructure sociale inexistante. Menace pour les uns, bénédiction pour les autres. Probable aussi que ce soit lié aux conceptions du « libéralisme solidaire » propre au gouvernement de la grande coalition CDU-SPD, contre une droite dure en plein développement. Si opposés que nous soyons à ce gouvernement impérialiste allemand, nous devons voir cette contradiction. Et aussi le fait que, même si c’est pour des raisons de « parrainage » impérialiste, le gouvernement allemand ne veut probablement pas laisser Tsipras seul et sans aide dans cette crise. Il s’agit là d’une redéfinition des rôles et d’un dépassement des idées simplistes du genre « tous les gouvernements bourgeois sont racistes et xénophobes », ce qui peut surprendre désagréablement par la force des choses.

En ce qui concerne la gestion du problème par le gouvernement Tsipras-Kamménos, examinons d’abord l’implication des mécanismes policiers et répressifs de FRONTEX et de l’OTAN. L’implication de l’OTAN, en particulier, est une option inadmissible et catastrophique pour beaucoup de raisons. L’OTAN n’est pas un mécanisme d’ « aide humanitaire » mais une machine de « guerre humanitaire » et de « massacres humanitaires ». Cela  1/ exacerbe l’antagonisme gréco-turc sur la question de savoir qui va gérer cette implication ; 2/aggrave le traitement répressif du problème ; 3/ouvre cette zone de l’Egée aux guerres du Moyen Orient et peut nous entraîner dans une guerre de grande portée ; et 4/ crée des problèmes de souveraineté et de sécurité nationales et une suppression probable des droits souverains (ce qui est indifférent à certains). Indépendamment de savoir si Tsipras implique l’OTAN par complicité/soumission à l’impérialisme, ou par incapacité à gérer le problème, cette attitude doit être dénoncée et combattue. L’OTAN doit partir de la mer Egée.

Cette implication de l’OTAN et des mécanismes répressifs de FRONTEX n’épuise cependant pas la question de l’attitude du gouvernement Tsipras. Il faut parfois dire des vérités, même si c’est désagréable. Ce n’est pas sur cette question des réfugiés et des immigrés que ce gouvernement par ailleurs social-libéral et capitaliste montre son plus mauvais visage – on peut même dire à juste titre qu’il se montre là « relativement meilleur ». L’offensive de nombreux médias contre les déclarations de Bouzalas concernant la permanence de la question des réfugiés en Grèce, après la fermeture des frontières d’autres pays européens, compromettent plus ces derniers que Bouzalas et le gouvernement Tsipras. Bouzalas a dit une vérité importante au lieu de la cacher et, puisque sa déclaration s’accompagne d’un soutien correspondant de l’Etat, il y a sur ce point une évolution positive – certes toujours dans le cadre d’une gestion bourgeoise capitaliste, dans les limites du mémorandum et du néolibéralisme. La rhétorique sur «l’absence de l’Etat » renforce plus la droite et l’extrême-droite et le discours nationaliste que la solidarité avec les réfugiés et les immigrés. Le mécanisme d’Etat, malgré ses défauts par ailleurs et son démantèlement dû au mémorandum, fonctionne plutôt positivement sur cette question, en collaboration avec des pratiques de volontariat sur des bases autogestionnaires, dans des conditions difficiles à contrôler. D’ailleurs, quand se mettent en mouvement des dizaines de milliers de personnes, même des mécanismes d’Etat plus développés et non-inféodés au mémorandum ne pourraient s’y opposer. Et s‘il y avait au gouvernement une opposition organisée de la gauche, pourrait-il mieux gérer cette question ? A mon avis, la question essentielle est l’attitude solidaire du peuple grec, surtout celle des simples gens et des travailleurs. Si le gouvernement soutient cette solidarité avec les moyens dont il dispose et s’il continue dans cette direction comme il semble le faire, c’est une démarche positive, la seule d’un gouvernement de gestion capitaliste sauvage et de soumission à l’impérialisme.

D’un autre côté, il faut avoir en tête que ces hommes sont des réfugiés politiques (et selon moi  il faut bien les différencier des immigrés, si solidaires que nous soyons avec des derniers, parce que cela souligne la responsabilité des pays occidentaux) et qu’ils ne sont pas des « illégaux » ou des « criminels » comme le prétendent les formations de droite et certains médias. Il faut développer des centres d’accueil aussi dignes que possible, et non de nouveaux camps de concentration ou des centres de surveillance et de contrôle disciplinaire. Il n’y a aucune raison d’aggraver le malheur de nos semblables, dont les Etats et les gouvernements de l’UE sont responsables.

3/ LE PROBLÈME DES RÉFUGIÉS COMME QUESTION DE RÉPRESSION/SOLIDARITÉ DE CLASSE, COMME QUESTION HUMAINE ET NATIONALE

Pour les gens de gauche et les communistes, surtout en Grèce, l’identité de réfugié politique a une signification positive. Toute notre histoire est une histoire de réfugiés politiques, en Grèce même comme dans d’autres pays,. C’est l’histoire des déportés dans les îles, des exilés en Europe occidentale du temps de la junte, celle des très nombreux réfugiés politiques après la guerre civile dont une partie est maintenant rentrée après d’interminables années. C’est aussi l’histoire d’un Etat-nation qui a dû se reconstituer lors de l’arrivée des réfugiés d’Asie mineure en 1922.

Du point de vue international, l’identité de réfugié politique a été celle de dizaines de milliers de Juifs et de militants de gauche et communistes dans l’entre-deux-guerres, celle de Brecht, d’Eisler et de Benjamin, de Togliatti et de la Passionaria, de l’école de Francfort, celle des communistes, des socialistes, des anarchistes allemands, italiens et espagnols et de tant d’autres qui se sont levés contre le nazisme, le fascisme et la guerre. Il est bon de se rappeler le coeur de la notion de réfugié politique, à un moment où le sens de ce terme s’est objectivement et à juste titre élargi.

D’un côté il est juste de dire que le problème des réfugiés est un problème de classe – exactement comme celui des immigrés sans papiers. Pas forcément au sens où les Syriens seraient des ouvriers, ce n’est pas le cas dans l’ensemble : il s’agit surtout de couches moyennes cultivées, et secondairement seulement d’ouvriers. Le caractère de classe du problème des réfugiés vient du fait qu’il s’agit d’hommes chassés par la guerre du capital impérialiste international, par celle de leurs classes dirigeantes et de leurs élites locales. Aussi parce qu’il s’agit de populations dont l’Occident veut faire des ouvriers, une force de travail spécialisée dans le meilleur des cas – ou sinon une plèbe déclassée, une réserve de chômeurs. Cette situation de classe n’est ni celle « choisie » par ces hommes, ni celle qu’ils avaient auparavant, c’est celle qui leur échoit objectivement vu leur « dévalorisation » due à la guerre. La classe ouvrière grecque et européenne, les couches populaires doivent les voir comme des semblables et alliés sur un plan de classe. Les syndicats et les organisations de gauche ont ici devant eux une tâche particulièrement importante.

D’un autre côté les réfugiés, soumis à un régime d’anomie et d’exception – et ce dans un pays comme la Grèce qui est déjà en elle-même un « laboratoire d’exception » – sont des gens gravement privés de leur essence humaine historiquement formée et d’une quelconque participation aux bienfaits d’une société organisée. Ce sont des hommes de deuxième catégorie, une sorte d’ « homines sacri » au sens de Giorgio Agamben, d’hommes expropriés. De ce point de vue, la solidarité humaniste est une dimension précieuse, non en tant que philanthropie mais comme élément de confirmation de l’identité commune, du partage de la même condition humaine. Et aussi comme élément – même à court terme – d’intégration dans le fonctionnement des sociétés où ils arrivent, en l’occurrence dans celui de la société grecque.

Enfin, et ce n’est pas sans importance, les réfugiés qui resteront pour un temps indéterminé loin de leur patrie se trouvent face à un problème de privation de nationalité. Les réfugiés ne se sentent pas apatrides ou sans nationalité, bien qu’objectivement ils soient conduits à cette situation. Le fait que l’impérialisme et/ou le régime de leur pays, ou encore d’autres groupes locaux, les chassent de leur pays et de leur espace national représente bien sûr pour eux une blessure politique, culturelle et sentimentale. La pression qu’ils subissent n’est pas seulement de classe, sociale, physique et humaine, elle concerne aussi leur culture et leur identité nationale. Aucune action solidaire ne peut ignorer ou sous-estimer, au nom de l’universalisme, cette dimension importante : ces hommes ont leur propre vision du monde et non celle que nous projetons sur eux.

 

POUR FINIR

Apparemment le problème des réfugiés va durer en Grèce et en Europe. Ce n’est pas seulement ce que constatent le ministre concerné et d’autres hauts responsables administratifs et gouvernementaux. C’est une réalité que nous devons accepter et face à la quelle nous devons montrer le meilleur de nous-mêmes, loin de la question souvent peu raisonnable de savoir « combien » de flux peut supporter le pays. L’Europe et tout spécialement la Grèce sont aux prises avec une crise grave, politique, sociale et même biopolitique où le problème des réfugiés est un élément important dans le puzzle plus large de cette dure période de transition. La fin de cette dernière peut être une nouvelle période d’insurrections de toutes sortes, aussi bien qu’un nouveau « Moyen Age » où le visage de la Syrie d’aujourd’hui peut être celui de l’Europe de demain. L’avenir s’ouvre devant nous.

Traduction du Grec Joelle Fontaine

Source rednotebook.gr