Comment l’Union européenne a imposé une paupérisation inédite aux travailleurs

Comment l’Union européenne a imposé une paupérisation inédite aux travailleurs grecs

« Et les pauvres deviennent plus pauvres » Par Nikos Gourlas*

21/03/2016

Traduction Jean Marie Reveillon

Un chômage qui se maintient à des niveaux élevés, avec deux tiers des chômeurs en chômage longue durée, une destruction du système des conventions collectives, un doublement du nombre de personnes en-dessous du seuil de la pauvreté, une généralisation du travail dit flexible : voilà ce que confirme le rapport annuel publié par l’Institut d’Enquêtes de la GSEE (Confédération Générale des Travailleurs de Grèce). Autrement dit, il corrobore tout ce que vivent au quotidien les travailleurs.

Selon le rapport, le chômage dépasse les 24 %, et les rythmes de sa diminution restent particulièrement lents. Il faut noter aussi que le pourcentage des chômeurs de longue durée a dépassé tous les précédents, atteignant 73,7 % de l’ensemble des chômeurs (855 000 personnes) au troisième trimestre de 2015. Avant la crise, le pourcentage des chômeurs de longue durée atteignait 50 % et cela par rapport à un taux global de chômage très inférieur.

Par ailleurs, en même temps que le chômage augmentait brutalement pendant les années de crise, les sommes versées par l’état pour l’indemnisation du chômage ont baissé d’environ 50 % entre 2011 et 2015. En 2011, le montant total de l’indemnité chômage s’élevait à 2 856 532 euros et il s’est réduit à 1 444 836 euros.

Evidemment, l’augmentation brutale du chômage a apporté avec elle une terrible paupérisation, puisque, comme le confirme le rapport, le nombre des ménages vivant sous « le seuil statistique de la pauvreté » a doublé.

Il faut noter toutes les données qui concernent les conventions collectives là où en 2015 s’est mise en place la règle quasi universelle des accords d’entreprise (94 % de l’ensemble).

Des accords que, dans la plupart des cas, l’employeur impose sous prétexte d’éviter des licenciements, étant donné que la législation mémorandaire que Syriza était censée abolir continue à stipuler que les accords peuvent fixer des salaires inférieurs aux salaires des accords de branches. Ajoutons que les accords de branche reculent de façon massive et que, d’une manière générale, c’est le nombre global des conventions collectives toutes catégories confondues qui régresse, pour la simple raison que la seule contrainte de l’employeur est désormais la rétribution des travailleurs au niveau du salaire minimum.

Le rapport confirme la prédominance des embauches sur des postes à horaires « flexibles » (temps partiels ou horaires modulables). En même temps par ailleurs, les embauches sur des emplois à temps plein régressent rapidement. En 2009 les embauches sur des emplois flexibles correspondaient à 20 % du total, alors qu’en 2015, elles correspondent à 55 %

Le rapport constate qu’année après année le niveau d’exploitation de la classe ouvrière est en augmentation. Par exemple, au troisième trimestre de 2008, 81 % des travailleurs ne faisaient que leur horaire normal. Cette proportion a été pratiquement réduite à néant et les travailleurs qui dépassent leur horaire de travail normal atteignent plus de 85 % au troisième trimestre 2015

Signaux de fumée en provenance du passé

Ces changements, on pourrait supposer qu’ils ont été imposés en raison de la crise économique, et des mémorandums, etc. ; pourtant, ils proviennent de loin, de 1993 et la crise n’a fait que donner à la bourgeoisie grecque le prétexte et le point d’appui pour les mettre en œuvre sans rencontrer de forte résistance. Les dix et onze décembre 1993, le sommet des 12 à Bruxelles approuvait le principe d’un « livre blanc » du travail et de l’emploi.

Par la suite, le Conseil Européen de Copenhague a invité la Commission Européenne à préparer et présenter le « livre blanc », autrement dit l’orientation fondamentale que devrait suivre l’Union Européenne pour le « développement, la compétitivité et l’emploi ». Il contenait un descriptif extrêmement détaillé de toute la stratégie du capital pour les trente années à venir.

Éminemment significatif et prophétique, cet encart spécial à propos du Livre Blanc publié dans le Rizospastis (Journal du Parti Communiste Grec NdT) en mars 1993 qui commençait par les formules suivantes:

Menaces sur les 8 heures, l’acquis de ce siècle !

Dans le collimateur l’assurance sociale et les allocations !

Projet de suppression des conventions collectives !

Licenciements sans conditions ni indemnités !

Et cela continuait !

« Gels des salaires réels jusqu’en 2000.

Partage du chômage entre travailleurs et chômeurs, généralisation du travail à temps partiel et transformation de tous en demi chômeurs, en demi salariés, et en demi assurés sociaux

Suppression des cotisations patronales dans le système des retraites, c’est-à-dire destruction de ce système.

Suppression de toutes les « rigidités » concernant le temps et les conditions de travail et totale flexibilisation, de façon que l’employeur puisse embaucher comme il le veut et pour la durée qui lui convient, et licencier qui il veut quand il veut !

Le « Livre Blanc » est clairement orienté en faveur d’un dépassement des réglementations rigides qui fixent la durée du travail en Europe entre 37 et 39 heures.

Pour éliminer ces obstacles, il faut que soit révisée la législation sociale, en fonction des dispositions en vigueur dans chaque pays, « (…) les pratiques conventionnelles (…) et que soit simplifié dans beaucoup de cas le calcul des droits des retraités » (Section I, 9). De cette façon la voie était ouverte pour la suppression des 8 heures etc.

Par conséquent, la stratégie du Capital semble bien s’appliquer avec une exactitude mathématique et conduit finalement à un rythme rapide à la réalisation du but fondamental des réformes capitalistes, qui est de reprendre, par principe, tout ce qu’il a été contraint de concéder aux travailleurs sous la pression de la lutte de classe ; d’affaiblir le mouvement syndical ouvrier pour finalement l’anéantir, de transformer la classe ouvrière en une masse invertébrée et divisée, sans aucune possibilité de réaction

Face à la stratégie du capital la nécessité d’une autre stratégie du mouvement ouvrier s’impose : il ne s’agit plus de riposter pour écarter le pire, mais de passer à la contre-offensive. C’est là-dessus que seront jugés toutes les avant-gardes de classe, et aussi les forces politiques et syndicales de la gauche.

Titre original :Et les pauvres deviennent plus pauvres

*Dirigeant du NAR, (Nouveau Courant de Gauche), et président du syndicat des travailleurs des employés de l’Aéroport international d’Athènes.

http://kommon.gr/iii/513-kai-oi-ftoxoi-ginontai-ftoxoteroi-tou-nikou-gourla