Derrière les mots…par Nikos Boyopoulos

Derrière les mots…

Publié le 14/02/2015

Nikos Boyopoulos

 

 pour enikos.gr

Traduction Jean Marie Reveillon

L’article qui suit a été publié six jours avant l’accord du 20 février  2015 entre le gouvernement grec et ses créanciers internationaux. Accord dont nous savons désormais, au moins rétrospectivement, qu’il a placé les négociations sur les rails de la capitulation de juillet 2015. Lucide, le journaliste Nikos Boyopoulos avertit que toute concession concernant la revendication centrale de l’annulation de la dette annihilerait le mandat populaire et il signale deux reculs inquiétants.

 

Depuis hier et jusqu’à lundi au moins, se livre à Bruxelles la bataille des mots et des formules qui seront utilisées dans les conclusions du Sommet pour la poursuite de la relation de la Grèce avec ses partenaires de l’UE et du FMI. Mais par-delà les mots, il y a la réalité. Examinons cette réalité.

La Grèce a été condamnée à la guillotine des mémorandums pour cinq ans, avec le peuple en guise de victime sacrificielle. Le but des mémorandums était de laisser aux banques américaines et européennes le temps de se délester de leurs obligations sur une dette publique qui a été transférée sur des organismes et des états membres de l’UE. Cette dette, c’est le peuple qui la paie de son sang. Il la paie bien que l’oligarchie en porte la responsabilité, il la paie sans la devoir, et alors que depuis 1993 seulement, il a déjà versé plus d’un trillion ( !)) en intérêts et en amortissement pour son remboursement.

La continuation du service de cette dette publique pour la Grèce signifie que rien qu’en 2015 il faudra que soit versée aux créanciers et aux spéculateurs plus de 22 milliards d’Euros en intérêt et en amortissement. Elle signifie que la Grèce devra avoir versé d’ici 2030 340 milliards d’euros aux créanciers. Elle signifie que la Grèce restera « tributaire » de ses « amis » créanciers et de ses « partenaires » à perpétuité, sans date d’expiration. Il est évident que cela ne peut se faire sans qu’on ne lâche l’austérité aux trousses des classes populaires.

Echapper à l’étau de la Troïka constitue une exigence populaire pour les grecs. Mais la « fin de la troïka » ne peut rien signifier d’autre que l’arrêt de la saignée spéculative du peuple par la troïka. Aujourd’hui, plus de 70 % du total de la dette publique n’est que la dette qui résulte des prétendus « prêts » de la troïka. Et nous disons prétendus « prêts » parce que plus de 90 % de ces « prêts » et des fameux « versements » ne sont jamais parvenus au peuple grec. Ils sont retournés aux créanciers et ont fini dans les caisses des banquiers, le tout à la charge du peuple grec.

La réalité est par conséquent la suivante : Cette dette n’est pas, n’a jamais été celle du peuple. Cette dette est l’œuvre des capitalistes grecs et étrangers. Le résultat de leurs emprunts à fonds perdus, de la fraude et de l’évasion fiscale dont ils sont responsables, des accords léonins avec l’état qui ont transformé en vache à lait le trésor public, des dépenses d’armement (et parfois des commissions) auxquelles s’employait leur système politique etc.

Pour qu’une perspective existe dans ce pays, la Grèce n’a pas d’autre chemin que le refus de payer cette dette. Faute de quoi, elle se trouvera en situation de faillite sociale. Pour que notre peuple ait une perspective, il n’a pas d’autre voie que de décider de revendiquer et d’imposer sa décision de refuser de payer à perpétuité une dette que d’autres ont provoquée et que d’autres ont sucée. Faute de quoi elle se trouvera perpétuellement soumise à l’épée de Damoclès de la « surveillance », de la « tutelle » et d’une… vie de misère.

Annuler cette dette spoliatrice et illégitime, débarrasser le peuple de son fardeau honteux et insupportable, cela ne constitue pas la condition suffisante pour reconstruire le pays et soulager le peuple de ses épreuves. Mais c’est le préalable indispensable pour entamer ce processus.

Au moindre recul par rapport à cet objectif -l’annulation en pratique de la dette illégitime-, à la moindre renonciation par rapport à la revendication de l’annulation de la dette, quels que soient les mots choisis pour décrire et enjoliver un éventuel maintien de la Grèce dans une relation de dépendance et d’interdépendance vis-à-vis des créancier (FMI, Commission, BCE), disons-le clairement : ce serait passer outre les intérêts et les droits de travailleurs, quels que soient les euphémismes qu’on voudra bien inventer.

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Renonciation n°1 : Nous avons appris que dans la délégation grecque à Bruxelles qui négocie avec Schaüble, Lagarde, et Tomsen, figurait également. Madame Elena Panariti. Madame Elena Panariti, ex députée du PASOK et conseillère particulière de Georges Papandreou est cette même personne qui, il y a quelques années avait travaillé au « sauvetage » du Pérou à l’époque du dictateur Fujimori. Inutile de s’interroger sur Fujimori, nous le connaissons : c’est celui qui a quitté le Pérou en 2000 et a été condamné à 25 ans de prison pour assassinats de masse, abus de pouvoir, détournement de fonds et corruption après avoir d’abord vendu son pays pour ensuite entraîner le peuple péruvien dans un enfer économique et social. Revenons à Madame Panariti : S’agit-il de la même personne qui, en tant que dirigeante de haut rang de la Banque Mondiale, et cela à l’époque où elle « sauvait » le Pérou, a commis des livres sous les titres suivants : « Le phénomène Fujimori : une réforme gouvernementale au moyen de la démocratie directe » (1995), « Titres de propriété : Le miracle péruvien », « Privatisations stratégiques », toujours en prenant l’exemple du Pérou ? Est-ce la même personne qui qualifiait les mémorandums, les accords de prêts et les projets de lois multiples du gouvernement Papandreou de « début audacieux ». Est-ce bien cette dame Panariti* qui a été choisie par Monsieur Varoufakis pour venir en aide au gouvernement dans les négociations de Bruxelles ? Intéressant…

 

Renonciation n°2 : Monsieur Tsipras, quand ont été inaugurées les relations de son gouvernement avec l’OCDE, a déclaré lors d’une rencontre avec Monsieur Gourias que la fameuse « boite à outils » de l’OCDE, que le gouvernement Samaras avait transformé en texte de loi pour faire table rase de ce qui restait encore debout après les mémorandums, n’avait pas été inspirée par l’OCDE, mais était une initiative du gouvernement Samaras… Approche intéressante. Il nous faudrait donc supposer que le 23 novembre 2013, dans la conférence de presse qui réunissait Stournaras et Gourias, lorsque le deuxième brandissait fièrement le rapport (comme on peut le voir sur la photographie ci-dessous), il l’a fait parce que Stournaras l’y avait contraint.

 

* Il faut croire que Yanis Varoufakis s’était entichée des qualités professionnelles de Madame Panariti, puisqu’il l’a proposée comme représentante de la Grèce au FMI trois mois plus tard. Elle a d’elle-même refusé, le premier juin 2015 après la protestation de quarante-cinq députés de Syriza. NdT