Il était une fois un pays qui s’appelait la Grèce Par Petros Papakonstantinou*

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26/05/2016

Pas de fin dans l’humiliation pour le gouvernement Tsipras après l’Eurogroupe

 

Après avoir fait passer au parlement les projets sur les retraites, les impôts, la « cisaille* », le superfonds*, la remise des recettes publiques à la troïka* et toutes les autres mesures mémorandaires honteuses, le gouvernement Tsipras voulait croire que l’Eurogroupe de lundi lui offrirait une petite compensation, une récompense minimale, une petite bouffée d’oxygène, un petit effort quoi, en donnant son aval au versement attendu et à un allégement de la dette, même marginal. Mais une nouvelle fois il a été obligé de constater qu’il y a toujours un échelon supplémentaire sur l’échelle du malheur.

Le fameux allégement de la dette, à propos duquel Alexis Tsipras et son cercle éclairé avaient très tôt (avant de se faire élire) fondé leurs espoirs sur le FMI -c’est-à-dire sur Washington- est renvoyé à après 2018, comme l’os qu’on déplace toujours en avant pour faire courir les chiens affamés. Le véritable patron de l’Eurogroupe, Wolfgang Schaüble, a justifié le renvoi de la question aux calendes grecques en rappelant que l’Allemagne avait des élections dans l’année et que l’actuel gouvernement ne peut prendre des engagements pour le prochain sur un sujet aussi grave. Pendant ce temps, Tsipras, lui, peut prendre des engagements, non pas pour le prochain gouvernement, mais pour trois générations de grecs, nos enfants, nos petits-enfants et nos arrière-petits enfants, jusqu’en… 2025, en transférant sur leurs épaules le superfonds, véritable entité coloniale, qu’Herr Schaüble avait exigé en personne pendant la funeste nuit du 13 au 14 juillet 2016 !

Et pourtant cela ne leur a pas suffi. Ni la plus grande hypothèque sur la richesse publique de toute l’après-guerre, pire encore que celle des accords léonins de l’époque Peurifoy***. Ni l’abandon total aux mains de la Troïka des finances publiques par le biais d’une nouvelle « autorité indépendante » (du peuple grec et du parlement), c’est-à-dire d’un nouveau mécanisme de l’état parallèle européen. Schaüble et ses sous-fifres sont venus exiger de nouvelles mesures lourdes, condition pour que soient versées sous forme de… minitranches la tranche de versement promise de 10,3 milliards (dont la plus grande partie retourne de toute façon dans leurs caisses, puisqu’elle est destinée à rembourser la dette odieuse.)

A partir du moment où ils ont mesuré à quel point le bataillon des députés de Syriza était discipliné, leur appétit s’est réveillé et ils leur ont demandé de modifier en les aggravant les mesures qu’ils venaient de voter la veille, ajoutant l’humiliation à l’humiliation : une nouvelle détérioration de l’assurance sociale des agriculteurs, des petits commerçants, des professions scientifiques, l’annulation de l’engagement du ministère de ne pas revenir sur les versements de l’EKAS (Prestation de solidarité sociale pour les retraités NdT), garanties sur le contrôle absolu par la troïka de la gestion des banques, ainsi que de l’autorité des recettes publiques, mise en œuvre immédiate des privatisations de l’ancien aéroport Ellinikon et de l’autoroute Egnatia.

Leur cynisme a atteint des sommets lorsqu’ils ont exigé que soit assuré l’impunité des membres de l’administration du superfonds d’occupation, en prévision des crimes qui seront commis à l’avenir au détriment du peuple grec. Si les américains de l’époque du déplorable protectorat de l’après-guerre civile ont pris soin de garantir leur impunité en faisant en sorte que les soldats des bases militaires en Grèce ne puissent être jugés qu’aux Etats-Unis, l’Allemagne de Merkel et de Schaüble fait beaucoup plus fort qu’eux, en excluant toute poursuite de ses employés même en dehors de la Grèce.

Le mépris avec lequel les puissants de l’Europe traitent ce gouvernement en situation de soumission absolue s’est également manifesté dans la déclaration de la commission, qui a souligné carrément que le décaissement de la tranche n’aurait lieu qu’après approbation par le MES d’un « mémorandum supplémentaire ». Jusqu’à récemment, le seul mot de mémorandum aurait contraint le gouvernement Tsipras à monter au créneau. Mais maintenant que le premier ministre s’est rallié au point de vue de Dragasakis selon lequel « le terme de mémorandum a été diabolisé à tort par Syriza », le gouvernement a avalé le substantif (mémorandum) et s’est contenté de murmurer contre l’adjectif (« complémentaire ») : un mémorandum « complémentaire » ? Il faudra nous passer sur le corps ! Mais, bon, un mémorandum « complet » (comme on parle de yogourt complet), ça peut se discuter… Histoire de faire retrouver le sourire à tous ces syrizistes écœurés par le désastre.

Il n’y a plus de place maintenant pour le moindre apitoiement, le moindre sursis, la moindre circonstance atténuante pour antécédents honorables. Ces hommes resteront dans l’histoire avec une tache indélébile : arrivés au pouvoir sous le drapeau de la dignité, ils ont fait disparaître la Grèce en tant que pays souverain, ils l’ont transformé en un simple espace de pillage, de misère sociale et d’esclavage néocolonial.

En guise de postscriptum nous proposons le point de vue du distingué universitaire américain Michael Hudson paru dans le périodique alternatif Counter Punch. Dans une récente interview, il a soutenu l’idée que « le capital financier est la forme moderne de la guerre », comme le prouve la cession de la richesse publique par le gouvernement Tsipras, qu’il caractérise lui-même de « vendu ». Et il conclut ainsi : « La Grèce d’aujourd’hui ressemble à bien des égards à l’Espagne bombardée par les nazis, dans le célèbre tableau de Picasso Guernica. Telle est la version façon FMI du bombardement de l’Espagne par les nazis, tel est l’avertissement lancé aux travailleurs de toute l’Europe afin qu’ils se soumettent. »

 

*Petros Constantinou : Journaliste, écrivain et traducteur grec. Journaliste au quotidien Kathimerini et membre du comité de rédaction de la revue Outopia.

**La cisaille : le dispositif législatif de coupe budgétaire automatique en cas d’excédent budgétaire insuffisant. Le superfonds est la caisse qui centralise tous les biens publics dont l’UE exige la vente. Les recettes publiques seront désormais contrôlées directement par une « Autorité indépendante », émanation dans les faits de l’UE. NdT

***Peurifoy : ambassadeur US en Grèce de 1950 à 1953. Son nom est associé à des pratiques interventionnistes musclées dans les affaires internes de la Grèce. NdT

 Traduction : Jean Marie Reveillon

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