Il s’appelait Milosevic, vous vous rappelez ?

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Tribune de Nikos Boyopoulos

Source : The Press Project, 17 septembre 2016

 

Le 11 mars 2006, Slobodan Milosevic s’est éteint dans les prisons de La Haye. Il avait auparavant accusé ses gardiens de le mener à la mort, en refusant de lui accorder le traitement médico-pharmaceutique indispensable pour ses problèmes de coeur.

Dix ans plus tard, il y a un mois,  Milosevic  a été… disculpé. Le Tribunal international de La Haye l’a blanchi – après sa mort – de l’accusation de complicité supposée de Belgrade dans le massacre de 8 000 Bosniaques musulmans à Srebenitsa, en juillet 1995.

Evidemment la nouvelle n’a eu droit qu’à des entrefilets dans la presse. Ils n’ont pas eu un mot, ces agents au petit pied de l’OTAN, devenus plus tard ceux du FMI, tous ceux qui multipliaient alors les diatribes, revendiquant le rôle de croque-morts dans le western du Nouvel Ordre mondial. Ils se répandaient en insultes sur le cercueil de Milosevic,  ces « corbeaux », ces analystes « objectifs », ces pantins qui tiraient à boulets rouges sur le  « boucher » tout en tressant des couronnes au … malheureux Occident qui « voulait » mais « n’a pas pu empêcher la dissolution de la Yougoslavie » (!).

« Et toi, plume obscène, putréfiée, qui encense les remugles du bourbier », comme dit le poète Varnalis.

Cessons de nous occuper d’eux. Assez de cette farine. Celle que ces mêmes valets des Américains ont répandue à propos d’Ocalan, celle que ces mêmes propagandistes de l’OTAN ont déversée au cours de la  guerre de Yougoslavie, ou encore celle des plumitifs « incorporés » dans l’armée d’Irak, des laquais empressés du FMI et de la ploutocratie.

Intéressons-nous plutôt à l’Histoire. L’Histoire dit que Milosevic a refusé d’avaliser l’occupation du pays par l’OTAN.  Cela se passait à Rambouillet, deux mois avant les bombardements. L’accord honteux que réclamait Allbright prévoyait dans son article 8 :

« Le personnel de l’OTAN, avec ses véhicules, ses bateaux, ses avions et tout son matériel aura un accès libre, illimité et sans restrictions à tout le territoire de la République fédérale de Yougoslavie, y compris à son espace aérien et à ses eaux territoriales. Ceci comprend (sans s’y limiter) le droit à installer des campements, à faire des exercices militaires ainsi que l’usage de tout endroit ou de toutes facilités jugées nécessaires pour l’appui, l’instruction et plus généralement les opérations de l’OTAN. »

C’est pour cela que l’OTAN est intervenu en Yougoslavie. Non pas parce que Milosevic était un « boucher » ou un « Hitler », selon l’expression de ses adversaires, mais parce qu’il a refusé de signer un texte qui est l’exact équivalent de ce que Mussolini réclamait du peuple grec en 1940. Si l’Histoire était écrite par ces « corbeaux », par ces « fossoyeurs »,  l’humanité n’aurait jamais eu connaissance du « Non » que la Grèce  a opposé au dictateur fasciste. Heureusement, même si le prix à payer est fort, ce n’est pas ainsi que s’écrit l’Histoire des peuples. Seulement celle des peuples  « asservis ».

Milosevic a été assassiné. Avant de le supprimer, ses meurtriers ont anéanti son pays en le bombardant sans relâche jour et nuit pendant 78 jours. Avant d’appliquer la « justice » à La Haye, ses assassins avaient appliqué celle des « armes intelligentes » :

– Au cours de ces 78 jours, avec plus de 1 000 bombardiers, l’OTAN a fait 35 788 (!) incursions aériennes au-dessus du territoire de la Yougoslavie, dirigées contre environ 200 villes. Parmi celles-ci, Pristina, la capitale du Kossovo, a été bombardée 374 fois – pour soi-disant la sauver  du « nettoyage ethnique », Prizren 232 fois, Urosevac 250 fois et Belgrade 212 fois…

– Au cours de ces 78 jours, le territoire de la Yougoslavie a reçu 35 450 tirs groupés de bombes de type interdit par les conventions internationales. Parmi les 2 500 000 bombes tombées en Yougoslavie, 500 000 contenaient de l’uranium appauvri – qu’on sait à l’origine de cancers. Les scientifiques estiment qu’en ex-Yougoslavie au moins 10 000 décès de cancers sont liés aux bombardements de l’OTAN.

– Au cours de ces 78 jours, les bombes « intelligentes » ont détruit 480 établissements d’enseignement (dont 50% des écoles du Kossovo), 350 monastères, des centres culturels, des monuments historiques, 33 hôpitaux et centres médicaux, 14 aéroports, 61 ponts, 5 routes nationales , 23 voies régionales, 121 usines et installations industrielles, 29 installations de distribution d’électricité et d’eau.

– Au cours de ces 78 jours, l’OTAN a provoqué de tels dégâts matériels en Yougoslavie qu’il faudra 40 ans pour les réparer. Il a réduit 600 000 ouvriers au chômage et 2 500 000 personnes à une situation en-dessous du minimum vital.

– Au cours de ces 78 jours, selon la Yougoslavie, l’OTAN a tué plus de 2 000 personnes. Il y a eu plus de 6 000 blessés. Les Américains eux-mêmes ont estimé après la fin des bombardements que le bilan des morts se situe à plus de 5 000… Selon les Yougoslaves, 30% des morts étaient des enfants, ainsi que 40% des blessés. La Commission yougoslave qui a travaillé avec l’UNICEF a fait savoir après la fin des bombardements qu’au moins « un enfant a perdu la vie chaque jour pendant les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie ».

Voilà l’«humanisme » dont ont fait preuve envers la Yougoslavie ceux qui se veulent « juges équitables » de Milosevic. Ceux qui en plus du rôle génocidaire de Milosevic à Srebenitsa lui avaient découvert un rôle tout aussi « génocidaire » au Kossovo –qu’ils se sont donc empressés… de sauver.

Mais rappelons-nous :

Selon les éléments de l’ONU, du 1/3/1998 au 24/3/1999 (date du début des bombardements), les réfugiés du Kossovo n’avaient pas dépassé le nombre de 197 330. 55 000 d’entre eux avaient émigré en Serbie (on ne peut donc pas dire qu’il s’agissait d’« Albanais persécutés »), 100 000 étaient partis pour l’Europe. Même en admettant que ces derniers avaient quitté leur foyer pour cause de  persécution par les Serbes, et non pour rechercher une vie meilleure en Occident comme l’avaient fait avant eux des milliers de Kossovars albanais, comment expliquer les faits suivants :

– dans l’année qui a précédé l’agression de l’OTAN (où se déroulait soi-disant un « génocide »), 100 000 personnes étaient parties du Kossovo. Pendant les bombardements, c’est 1 million de personnes qui sont parties !

– selon le Haut commissariat, le nombre de Kossovars qui se sont réfugiés en Albanie pendant les bombardements se monte à 778 500. Alors qu’auparavant ils ne dépassaient pas les 18 500…

On peut en déduire facilement, si génocide il y a eu, qui en est l’auteur.

Mais peut-être l’OTAN ne disposait-il pas des éléments nécessaires, lorsqu’il avançait l’argument qu’il fallait arrêter le « nettoyage ethnique » soi-disant en cours au Kossovo ? Voyons ce qu’il en est :

– malgré des efforts louables, y compris de la CIA qui a « labouré » tout le territoire du Kossovo, on n’a pas trouvé de charniers ni conclu à l’existence d’un génocide (Vima, 22/10/99)

– pour justifier les bombardements, le ministre de la Défense des Etats-Unis avançait en mai 1999 le chiffre de 100 000 Albanais « exécutés » ; 4 mois après, le Tribunal pénal international lui-même ne pouvait faire état que de 2 108 morts, et c’était des victimes de guerre que même Carla del Ponte ne pouvait présenter comme « victimes de génocide »

– le médecin-légiste espagnol Emilio Perez Pujol, dépêché par les Occidentaux pour « découvrir » les fameux 90 charniers, s’est vu obligé après 3 mois de fouilles de déclarer le 12 septembre 1999 qu’on n’avait pas trouvé plus de 187 corps dans la région – des victimes des opérations militaires et non d’un quelconque génocide

– dans un communiqué du 28 décembre 1998 adressé au tribunal administratif de Basse-Saxe, le ministère des Affaires étrangères d’Allemagne déclarait : « Selon l ‘avis et les informations du ministère, les mesures prises par les forces de sécurité yougoslaves ont pour objectif principal de combattre l’UCK qui, par des méthodes terroristes, se bat pour l’indépendance du Kossovo, avec l’accord de certains de ses représentants, et pour la création d’une Grande Albanie. »

– dans un communiqué du 15 mars 1999, 9 jours à peine avant le début des bombardements, le ministère des Affaires étrangères d’Allemagne s’adressait ainsi au Tribunal administratif de Mayence : « Comme il est dit dans le rapport du 18 novembre 1998, l’UCK a réoccupé ses positions après le retrait partiel des forces serbes de sécurité, de sorte qu’elle contrôle maintenant à nouveau de grandes étendues dans la zone des combats. Avant le début du printemps 1999 il y a eu des affrontements entre UCK et forces de sécurité, mais ils n’ont pas atteint le paroxysme de tension des combats du printemps et de l’été 1998. » En d’autres termes, selon l’un des agresseurs lui-même, l’Allemagne, la situation du Kossovo un peu avant l’intervention de l’OTAN montrait plutôt une accalmie par rapport aux événements antérieurs, et en tout état de  cause il ne s’y déroulait pas un « nettoyage ethnique », mais  un affrontement militaire entre forces adverses.

– du ministère des Affaires étrangères d’Allemagne, encore, au Tribunal administratif de Trêves (rapport AZ 514-516 80/32 426 du 12/1/1999) : « Il n’est pas avéré que le Kossovo soit le théâtre d’une persécution ouverte des Albanais en tant que tels. Les actions des forces serbes de sécurité sont dirigées non pas contre les Albanais du Kossovo en tant que groupe ethnique, mais contre leur adversaire sur le terrain militaire… »

–   du Tribunal administratif de Bavière (résolution AZ 22 BA 94, 34252 du 29/10/1999) : « Les résolutions du ministère des Affaires étrangères allemand du 6/5, du 8/6 et du 13/7 de l’année 1998 ne permettent pas d’aboutir à la conclusion qu’il existe une persécution collective du groupe ethnique albanais au Kossovo… Il n’existe pas de programme de l’Etat yougoslave qui ciblerait tout le groupe ethnique albanais en vue de son expulsion, et il n’en a pas existé auparavant…»

– et encore, le 11 mars 1999, à peine deux semaines avant le début des bombardements, cette résolution AZ 13A 3894/94A du Tribunal administratif suprême de Münster : « Le groupe ethnique albanais du Kossovo n’a pas été victime de persécutions – et il ne l’est pas non plus maintenant – ni localement ni sur l’ensemble du territoire de la République fédérale de Yougoslavie. »

Alors quand disaient-ils la vérité, les dirigeants de l’OTAN et de l’Union européenne, le secrétaire d’Etat américain à la Défense ou celui qui était alors le ministre des Affaires étrangères « de centre gauche » de l’Allemagne, Joschka Fischer ? Quand les textes officiels reconnaissaient qu’il n’y avait pas de « nettoyage ethnique » au Kossovo, ou quand quelques jours après ils massacraient des civils pour les « sauver »… du nettoyage ethnique ?

Pour nos perroquets de l’OTAN, il n’y avait pas, il n’y a toujours pas de doute. Mais ceux qui n’étaient pas aveugles voyaient ce qui se passait réellement dans les Balkans et ce qui commençait ainsi à se dessiner, il y a deux décennies. Les indéfectibles partisans de l’OTAN ne reconnaissaient pas l’évidence, et demeuraient accrochés aux reportages de CNN qui déversaient des histoires d’Albanais pourchassés par les Serbes.

Ils étaient seuls, ces hommes qui appartiennent corps et âme à l’Occident, à ne pas voir que derrière les bombes de l’OTAN se déroulait le véritable génocide, le véritable nettoyage ethnique.

Ils étaient seuls, ces champions de l’euro-atlantisme, à soutenir que l’entreprise criminelle de l’OTAN et de l’Union européenne était menée pour des raisons « humanitaires ».

Ils étaient seuls, ces mercenaires de l’Amérique et de l’Union européenne, à ne voir partout que Milosevic –aujourd’hui acquitté – mais jamais les armes « intelligentes » de l’OTAN et de l ‘Union européenne.

Et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Traduction Joelle Fontaine