Les retraité-e-s grec-que-s combattent les forces anti-émeutes du gouvernement Tsipras : nous sommes tous concerné-e-s !

 

Par Manolis Kosadinos

 

« Tout homme ou institution qui essaiera de me voler ma dignité perdra. »

Nelson Mandela

 

Avoir la garantie d’un logement, la possibilité d’accès égalitaire à la santé et aux autres biens publics, pouvoir satisfaire des besoins à la mesure du développement actuel de la société, préserver son indépendance, son statut de citoyen, sa place dans le lien social et le sentiment d’être utile, à l’abri de difficultés insurmontables quotidiennes. Voilà les conditions de la dignité à laquelle toute personne aspire, notamment pour le temps de sa vie où une activité professionnelle intense ne lui serait plus possible.

 

Le droit à cette dignité est reconnu par la communauté humaine mondiale et figure dans les textes des Nations Unies parmi les droits fondamentaux. L’obligation de faire appliquer ce droit, en mobilisant pour cela les ressources nationales, échoit aux gouvernements. C’est sur cette obligation que se fonde le principe de la retraite par répartition.

 

Depuis les années de la montée en puissance du néolibéralisme on voit s’ériger avec une force croissante contre ce principe une autre tendance : celle qui accorde aux personnes le droit de bénéficier seulement des moyens qu’ils ont pu individuellement épargner lors de leur vies actives. C’est le principe de la retraite par capitalisation. On voit ainsi s’opérer une mutation économique et sociale mais aussi une mutation des valeurs qui transforme un droit universel en droit partiel et relatif.

 

Au sein de l’Union Européenne les politiques en matière de retraite divergent. L’Allemagne applique et défend la retraite par capitalisation et use de son statut de puissance hégémonique et de ses alliances pour l’imposer aux autres Etats de l’Union.

 

La Grèce est placée depuis quelques années sous tutelle économique et sociale des dites « instances européennes » et du FMI (appelés collectivement « Troïka »)  sous prétexte d’une dette illégitime, en réalité à cause de l’incompétence de ses gouvernements successifs et  pour satisfaire visées spéculatrices du capital financier international. Elle est devenue ainsi le laboratoire d’application des politiques néolibérales sur les retraites. Au nom de la « réduction durable » des déficits budgétaires, qui se traduit par le retrait de l’Etat grec de ses engagements sociaux, faibles déjà avant la crise, le système grec des retraites a été d’emblée dans le viseur de la « Troïka ». Il a fonctionné jusqu’à présent comme système mixte de protection sociale, financé à la fois par l’Etat et par les cotisations salariales et patronales.

 

Les promoteurs du néolibéralisme ont intérêt de justifier par tout moyen le traitement infligé à la Grèce. La perspective d’étendre ce traitement à d’autres pays (dont la France) et les profits représentés par la privatisation de la protection sociale sont pour eux de puissants motifs. Si donc ces politiques se traduisent par un désastre économique et social, le recours intense à la propagande par le biais d’un système médiatique à la solde des oligarchies permet de semer la confusion et le doute et de diffuser toutes sortes d’assertions mensongères, parfois émises des lèvres les plus officielles.

 

Rétablissons donc la vérité. Le gouvernement allemand prétend que les grec-que-s partent plus tôt à la retraite que les allemand-e-s et que les retraites grecques sont supérieures aux retraites allemandes. Il en est tout autrement. L’âge de départ en retraite en Grèce est (depuis 2013) à 67 ans, en Allemagne à 65 ans. Même s’Il existe des retraités moins âgés ayant bénéficié de régimes spéciaux ou antérieurs à l’application de l’austérité, en Grèce 82% des retraités sont d’âge supérieur à 61 ans.

 

Au sujet de la hauteur des retraites : l’Allemagne élimine de ses statistiques la part très importante de retraite par capitalisation, trait caractéristique du système allemand et source de fortes inégalités régionales et entre les sexes. Ainsi, en Allemagne la retraite moyenne garantie l’Etat et les collectivités est de 760 euros, mais la retraite moyenne réelle est de 1380 euros. En Grèce la retraite moyenne réelle est de 880 euros selon Eurostat, 665 euros selon la comptabilité du Ministère grec du Travail en 2015. Cela veut dire que  44% des retraités grecs vivent en dessous du seuil relatif de pauvreté. Pour avoir une idée du coût de la vie en Grèce, il faut prendre en compte l’étude de 2010 de l’Institut de GSEE, Centrale unique des salariés grecs, estimant le coût mensuel des biens fondamentaux de consommation à 777 euros pour une personne seule et à 1127 euros pour un couple. Ces chiffres, d’avant la crise, sont toujours à peu près valides car, si les prix ont diminué de près de 10%, les retraites ont baissé de près de 20% depuis 2010. Il faut rajouter à cela la restriction de l’accès à la santé et aux aides à l’autonomie, qui constituaient pour les retraités un salaire social.

 

Toutefois les revenus de la population globale ont baissé en moyenne encore davantage, de 30%. Ce qui fait des retraites des séniors, par le biais de  la solidarité intergénérationnelle, un soutien important du revenu familial, dans un pays où le chômage a atteint les 27% (jeunes 65%). Elles sont aussi une ressource pour le marché intérieur grec, durement éprouvé depuis le début de la crise. Pour ces raisons le système des retraites est un champ important de combat politique. L’accord furtif, par courrier électronique, entre l’ancien gouvernement de Droite et la Troïka, validant la clause de zéro déficit pour les caisses de retraite complémentaire, a été vigoureusement dénoncé fin 2014 par le parti SYRIZA. Mais aujourd’hui au pouvoir, ce parti applique les politiques  jadis dénoncées, dans le cadre du mémorandum de soumission aux créanciers qu’il a validé pendant l’été 2015. Rappelons aussi que les baisses des retraites à hauteur de 1% du PIB faisaient partie des propositions de la Troïka, soumises à référendum et rejetées à 62%. La loi fiscale votée en mai 2016, par SYRIZA et son parti allié de droite nationaliste ANEL, instaure des mesures qui se répercuteront dans des baisses des retraites, estimées à 15%-30% par la Centrale des salariés GSEE. La promesse  d’une indexation future des retraites sur la croissance, proposée comme palliatif par le gouvernement, est un leurre car la croissance restera en berne pendant encore des années et la perte de revenus des retraité-e-s grec-que-s est déjà trop importante.

Les vagues successives des baisses des retraites sont assorties de discours de menteurs, sous le gouvernement de SYRIZA comme jadis sous la Droite, qui jurent qu’aucune baisse n’aura lieu, sauf pour certains « privilégiés ». La vérité hélas sort comme prévu, aujourd’hui 4 octobre des guichets automatiques où les retraités vont retirer leurs retraites.

 

Le suicide par arme à feu du pharmacien retraité Dimitris Christoulas, âgé de 77 ans, sur la place Syntagma, avril 2012, ainsi que ses derniers propos  « je préfère me laisser tuer plutôt que de laisser de dettes à mes enfants » illustrent de façon dramatique les situations extrêmes vers lesquelles sont poussés les retraité-e-s grec-que-s dans la crise actuelle.

 

Choisissant une autre voie, un grand nombre d’entre eux s’est rassemblé hier devant le palais du premier ministre Tsipras pour finir aspergés de gaz et violemment repoussés par les forces anti-émeutes. L’opinion publique grecque est profondément choquée.

 

Plutôt que de s’attaquer aux causes de la crise du système grec d’assurances, notamment à l’évasion patronale, comme promis pour se faire élire, Tsipras et les siens préfèrent s’attaquer aux retraités qui défendent leur droit à la dignité.

Nous sommes toutes et tous concerné-e-s. Le combat des retraité-e-s grec-que-s est celui de tous les citoyen-ne-s d’Europe.