SUR LA RESISTANCE. Par Angélos Eléphantis*

 

Le 18 juin 1940, après la capitulation de la France, après son occupation par l’armée allemande et l’installation du gouvernement Pétain à Vichy, le général De Gaulle adressa aux Français, de la radio de Londres où il s’était réfugié, un message bref mais d’une grande importance : les Français Libres, ceux qui se trouvent aux colonies, ceux qui se sont réfugiés à Londres ne reconnaissent pas la capitulation et continuent le combat contre les Allemands au nom de la France. En conclusion De Gaulle appelait les Français à la Résistance contre l’occupant et contre son organe en France, le gouvernement pétainiste de Vichy.

Ce message historique eut des conséquences politiques et militaires importantes pour la France : il fut l’acte fondateur de la Résistance contre les Allemands qui s’organisa ensuite progressivement dans le pays. Il fit aussi apparaître un nouveau terme politique et idéologique dont la portée embrassa toute l’Europe occupée, survécut longtemps à la fin de la guerre et des conditions qui l’avaient fait naitre : le mot de Résistance.

Selon le message de De Gaulle, la Résistance était tout d’abord la non-reconnaissance de la légitimité du gouvernement et de la capitulation, et elle impliquait donc le droit et même le devoir des citoyens de combattre par tous les moyens, y compris par la lutte armée, les occupants et leurs fantoches, contribuant ainsi au combat global de l’Europe. Les capitulards français – et parmi eux le maréchal qui s’était illustré au cours de la Première  Guerre Mondiale, étaient ainsi assimilés aux occupants du point de vue politique, idéologique, moral et national.

Ce terme de « Résistance » condensait en quelque sorte la volonté concrète de continuer le combat contre le nazisme, dans les conditions cette fois de l’occupation. Cette volonté proclamée rencontrait, idéologiquement parlant, les traditions relativement récentes de l’antifascisme de l’entre-deux-guerres, mais aussi l’esprit révolutionnaire, populaire plus ancien de la Révolution de 1789 : « Les citoyens ont le devoir de se soulever contre la tyrannie » dit un article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Et y eut-il  tyrannie plus dure, plus inhumaine que celle du nazisme ?

D’autre part le terme de « Résistance » comportait concrètement une forme inédite de lutte contre le fascisme à l’intérieur de tous les pays occupés. Bien sûr les peuples européens, dans la mesure où chacun d’entre eux a résisté, ne l’ont pas fait à la suite du message de De Gaulle. Chaque peuple eut sa propre manière de résister, la Résistance suivit dans chaque pays ses propres voies et prit les for mes d’organisation, d’orientation politique et d’action qui lui convenaient. De pays en pays, tout au long de la guerre, on donna des noms particuliers à ce phénomène qu’on appela « Résistance » après la fin du conflit.

En Grèce ce terme reste inconnu pendant toute la durée de la Résistance (1941-1944). On parle de combat de libération nationale, de maquis (andartiko), les combattants (de droite et de gauche) sont des partisans (andartès) : ceux de l’EAM[1], de l’ELAS, de l’EDES etc…, qu’ils soient en armes ou non, qu’ils résistent à la campagne ou dans les villes, sont des combattants, et tous ensemble sont des camarades. Le terme de Résistance ne commence à être utilisé qu’après les Dékemvriana[2] et alors ceux qui avaient été des partisans et des combattants deviennent des résistants, comme dans toute l’Europe. Le terme de Résistance acquiert très vite le qualificatif de « nationale », dans le cadre de l’effort de la Gauche pour montrer et convaincre que ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’EAM, de l’ELAS, de l’EPON, du KKE n’étaient pas au service de l’étranger, des Bulgares en particulier comme on les en accusait, mais étaient des patriotes qui rassemblaient le peuple entier. Ce n’est cependant qu’à la fin de la dictature militaire, lorsque retombera la rage de persécutions contre la Gauche, que le PASOK reconnaîtra le caractère « national » de la Résistance – en 1981. Après  cela beaucoup de places et d’avenues recevront le nom de « Résistance nationale », on construira des monuments, d’anciens combattants recevront une pension en tant que résistants. Leurs organisations prendront aussi ce nom et un nombre considérable de livres et de publications diverses paraîtront sur ce thème : la Résistance nationale, enfin, est légalisée.

C’est ce qui s’est passé après la guerre dans toute l’Europe, mais là il n’a pas fallu 30 ans pour que la Résistance soit reconnue. L’hommage à la Résistance et aux résistants a accompagné l’effondrement de l’Axe et la Libération. En Europe de l’Est les résistants se sont même trouvés au pouvoir – certes grâce  à l’Armée rouge. La Résistance est consacrée partout comme un terme générique renvoyant à un même phénomène qui a été un paramètre important de la Seconde Guerre Mondiale, en Europe évidemment.

Mais à quoi exactement renvoie ce terme de Résistance ? Qu’est-ce qui  distingue ce phénomène des  gigantesques confrontations militaires et autres  qui ont eu lieu entre les armées gouvernementales au cours de la Seconde Guerre mondiale et qui ont joué le rôle essentiel dans l’issue de celle-ci ?

La Résistance est une réalité qui a concerné tous les pays européens occupés : la Pologne, la Norvège, la Belgique, la France, l’Italie (après la capitulation de Badoglio en septembre 1943), la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, les Pays-Bas, la Bulgarie, la Grèce, l’Albanie, les zones occupées de l’URSS ; en Allemagne même il y eut des manifestations de résistance. A certains endroits ce sont  de véritables armées de partisans qui se sont créées – en Grèce, en Yougoslavie, en France, en Italie, en URSS – à d’autres il s’agit d’enrôlement de minorités actives dans des réseaux d’espionnage, de sabotage ou de collecte de renseignements à l’arrière du front, à d’autres encore de forces se tenant  en attente du jour J pour agir avec les armées alliées officielles. Dans tous les cas il s’agit d’un combat dur et efficace, souvent idéologique, contre le nazisme, signifiant que les peuples européens refusent la domination nazie, refusent de se ranger à la perspective du Nouvel Ordre nazi. Et ce n’était pas évident. Les réussites impressionnantes de l’armée allemande dans la première phase de la guerre pouvaient annihiler toute résistance et entraîner une forte résignation populaire.

D’ailleurs, compte tenu de la présence de gouvernements fantoches et des puissantes tendances fascistes et germanophiles existant avant la guerre, il n’y a bien eu des forces qui ont collaboré avec le nazisme et souhaité sa victoire. Et je ne me réfère pas là à ceux qui ont dû contraints et forcés aider les Allemands, comme ces centaines de milliers d’Européens transférés en Allemagne pour travailler dans les usines de celle-ci – et notamment dans son industrie de guerre. La Résistance peut bien être souterraine et conspiratrice ou alors ouverte et militaire, elle peut bien être organisée en réseaux ou alors en véritables armées qui arrivent à libérer des zones entières, à les maintenir sous leur contrôle et à immobiliser d’importants contingents allemands loin des fronts principaux de la guerre : dans tous les cas elle consiste à enrôler des masses populaires, réduites au début, puis de plus en plus nombreuses à partir de l’été 1943, sur une base volontaire et indépendante des gouvernements officiels.

Dans tous les cas la Résistance s’organise contre les gouvernements fantoches. C’est la première fois qu’un tel phénomène se produit, avec une telle extension et une telle universalité, dans l‘histoire de l’Europe. La Première Guerre Mondiale, par exemple, ne connait pas cette irruption des masses sur la scène, indépendamment des Etats. Alors que les gouvernements et les armées officielles –exception faite de l’Angleterre et de l’URSS – sont défaits l’un après l’autre par la puissance allemande, dans toute l’Europe se développe un mouvement de Résistance qui d’une certaine façon prend la place de l’Etat. La Seconde Guerre Mondiale s’accompagne d’une décomposition des Etats (l’Angleterre et l’URSS elles-mêmes ont connu ces problèmes, mais ont pu les surmonter) et son dénouement voit l’émergence de nouveaux acteurs politiques issus de la Résistance. On pourrait dire que ce sont les peuples qui ont sauvé les Etats et les nations (Sartre l’avait d’ailleurs dit). Et c’est cela la grande particularité de la Seconde Guerre Mondiale.

On a souvent souligné les conditions qui ont mené à cet éveil des masses populaires à travers les mécanismes ouverts ou secrets de la Résistance – bien que les Anglais comme les Soviétiques n’aient accordé à celle-ci qu’un rôle de diversion, un rôle annexe par rapport aux grandes opérations sur les principaux théâtres de la guerre.

Cependant, indépendamment de sa portée et de son importance militaire, il est hors de doute que la Résistance a privé l’Axe de toute implantation sociale à l’intérieur des pays et l’a obligé à faire la guerre seul contre toute l’Europe et contre tous les peuples européens (on peut même dire l’Allemagne seule contre toute l’Europe à partir de 1943). L’esprit de résistance n’avait rien de mystérieux, c’était l’âme de la nation blessée qui se réveillait soudainement. Et cela avait été le résultat de plusieurs facteurs créés par la  guerre elle-même, par les caractéristiques de cette guerre, par la nature de l’ennemi et ses méthodes. Je les rappelle simplement :

La défaite des armées régulières et la faillite complète des mécanismes d’Etat face à l’offensive de la Wehrmacht ont créé partout un vide politique et administratif que n’ont pu combler les gouvernements en place, privés de toute crédibilité. C’est ce vide que les forces de résistance ont exploité et dans le cadre duquel elles se sont développées, prenant en charge la représentation et la défense de la nation. Car les gouvernements en exil, privés de peuple et entretenus par les Anglais, n’étaient pas plus en mesure de combler ce vide – créé justement par leur exil.

Un autre facteur d’explication est le genre de guerre inauguré par les Allemands : une guerre totalitaire, effaçant les frontières entre combattants et populations civiles. Joint aux dures conditions de vie imposées par l’occupation et les persécutions de toutes sortes, cela nourrit des sentiments de haine, de rage mais aussi des pratiques élémentaires de survie qui se développèrent dans le vide laissé par les réseaux de l’Etat, du commerce, des transports en pleine décomposition. Et ces pratiques poussent à la conspiration, à la « clandestinité » justement pour échapper au contrôle des forces d’occupation. Elles sont une initiation à l’activité clandestine de résistance, le point de départ vers l’organisation politique de masse qui viendra avec le temps.

A partir de là, comme la guerre fait rage, comme la politique se déroule sous forme de guerre à la vie à la mort, la pratique de résistance, même sous sa forme initiale de désobéissance, prend rapidement la forme de lutte armée. La lutte armée est le couronnement de l’esprit de résistance, c’est ce qui exige et crée en même temps la solidarité, l’engagement des combattants et des non-combattants. Et tout cela dans le même creuset, celui du combat antifasciste.

Les formes organisationnelles prises par la Résistance varient d’un pays à l’autre. Retenons particulièrement la constitution réussie, dans certains cas, de Fronts comme celui de l’EAM en Grèce, qui ont essayé de rassembler toutes les forces antifascistes selon les directives du VIIe Congrès de l’Internationale communiste.

L’antifascisme est l’idéologie de la Résistance, ce qui en est l’essence commune. Dans sa version italienne ou allemande, le fascisme n’est cependant pas une force d’occupation étrangère. C’est une idéologie, un régime social et politique, un Nouvel Ordre des choses qui veut imposer  ses principes partout : en supprimant toutes les assemblées représentatives démocratiques, les syndicats, en consacrant l’autorité du « chef », la militarisation du travail et de l’Etat, l’élimination raciste des éléments non-aryens de la société, une exploitation extrême, un nationalisme agressif, le culte de l’Etat, l’embrigadement idéologique des masses, sur une base à la fois antidémocratique et d’un anticommunisme extrême, et aussi, souvent, de mots d’ordre contre la ploutocratie.

C’est pourquoi la lutte de la Résistance contre le fascisme – et pas seulement pour la libération nationale – place d’emblée les mouvements qui y participent dans une perspective de gauche. « Mort au fascisme, liberté pour le peuple » ou « Frappez les fascistes, les étrangers comme ceux du pays » sont les mots d’ordre principaux de la Résistance qui indiquent sa perspective de gauche socialiste et même communiste. De ce point de vue l’action des communistes, surtout après l’agression allemande contre l’URSS qui mit fin au pacte Ribbentrop-Molotov, pousse les mouvements de résistance vers la gauche. C’est ainsi que les partis communistes dissous avant la guerre et réduits à peu de chose (le Parti communiste italien clandestin n’avait que 850 membres en  1939) acquièrent à travers la lutte de la Résistance une audience considérable et un appui très important dans les masses ouvrières et paysannes. La Résistance nourrit les partis communistes et les partis communistes nourrissent la Résistance. A la fin de la guerre, la Résistance a acquis des caractéristiques populaires de classe.

Cependant dans tous les pays deux courants se font concurrence et souvent s’affrontent au sein des mouvements de résistance : l’un, d’orientation communiste et soviétophile, l’autre inspiré de la démocratie bourgeoise et anglophile. Le premier transformera pendant et après la guerre les partis communistes en gigantesques partis de masse (en Italie, en France, en Grèce, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie) ; le second renforcera en Europe occidentale les organisations politiques libérales, social-démocrates et chrétiennes-démocrates.

Cette division des forces de la Résistance, qui existe pendant la guerre, se polarise après en un véritable antagonisme, surtout avec le début de la guerre froide, et cela marquera les trois premières décennies de la vie politique de l’après-guerre en Europe. Il faudra la dégradation des partis communistes et de l’idéologie de l’antifascisme au cours des années 70 et 80 pour que soient affaiblis les mouvements communistes européens, une dégradation qui ira jusqu’à leur effondrement complet avec la chute du mur de Berlin. L’antifascisme est trop éloigné dans le temps, maintenant, pour qu’on puisse en attendre une résurgence. L’antifascisme et l’esprit de résistance antifasciste ont perdu leur force propulsive.

A la fin de cette brève et forcément schématique esquisse de ce que fut le phénomène de la Résistance au cours de la Seconde Guerre mondiale – une esquisse qui laisse donc de côté événements, actes héroïques, sacrifices, affrontements parfois de guerre civile, créations culturelles mais aussi anachronismes – je voudrais signaler encore un élément de cette Résistance : le peuple européen antifasciste, base pour une Union européenne d’un autre type ; les camarades, les tavarits, les compagnioni, les comerades, les drouzi, les syntrofi qui ont combattu ensemble, au-delà des différences culturelles, religieuses, nationales. C’était une communauté. Elle a existé. Mais elle s’est aujourd’hui perdue.

Traduction : Joëlle Fontaine

 

Quelques précisions :

EAM : Front populaire de Libération, la plus importante organisation de la Résistance grecque. L’ELAS est son Armée populaire de Libération, dont le symbole est Aris Vélouchiotis ; l’EPON, son organisation de jeunesse. C’est le KKE (Parti communiste grec) qui a fondé l’EAM avec 3 petits partis socialistes.

EDES : une autre organisation de Résistance plus à droite.

Dékemvriana : opération militaire menée par les Britanniques à Athènes au cours du mois de décembre 1944 pour écraser l’EAM, dont le programme politique comportait des réformes pouvant remettre en cause les intérêts de la Grande-Bretagne en Grèce.

PASOK : Parti socialiste fondé par Andréas Papandréou en 1974, après la chute de la dictature des colonels.

Pour plus d’informations sur la Résistance grecque, voir le livre de Joëlle Fontaine De la résistance à la guerre civile en Grèce. 1941-1946, La Fabrique, Paris, 2012.

[1] Voir l’explication des acronymes à la fin.

[2] Il s’agit de l’intervention armée de la Grande-Bretagne à Athènes en décembre 1944, dont le but était d’écraser l’EAM.

*Angelos Elefantis, un intellectuel de gauche très engagé, plus connu comme directeur de la revue O Politis.
Après des études de Droit à Athènes, Elefantis s’inscrit en 1964 à Paris pour suivre les cours d’anthropologie et de sociologie à la Sorbonne et d’histoire à l’Ecole pratique des Hautes études, sous la direction de Georges Haupt.  Ses ouvrages sont nombreux ainsi que ses traductions françaises, dont celles de Leroi-Gourhan, Jean-Paul Sartre, Eliade Mircea.