DU PATRIOTISME, DE LA NATION, DE LA LUTTE DES CLASSES, DE L’INTERNATIONALISME : LA STRATÉGIE DE LA GAUCHE[1]

DU PATRIOTISME, DE LA NATION, DE LA LUTTE DES CLASSES, DE L’INTERNATIONALISME : LA STRATÉGIE DE LA GAUCHE[1]

Par Yannis Tolios[2]

Traduction :Vanessa de Pizzol

INTRODUCTION

La vision historique des concepts est un préalable pour éviter une parole abstraite, déconnectée de l’espace et du temps. La « nation » et les « classes » n’ont pas toujours existé, et n’existeront pas non plus ad vitam aeternam ! Le rapport entre « patrie, nation, lutte des classes et internationalisme », en dehors d’une approche purement sociologique et théorique, est intimement lié à l’indépendance nationale, à la souveraineté populaire et à la politique des alliances de la Gauche, laquelle, au vu de la conjoncture actuelle de notre pays, s’envisage en fonction de l’annulation des Mémorandums, de la libération de la tutelle de l’Eurosystème et de la perspective socialiste.

1.   QU’EST-CE QUE LE PATRIOTISME?

 

La notion de « patriotisme » précède dans le temps celle de « nation », de « classe » et d’« internationalisme ». Souvenons-nous des célèbres paroles d’Eschyle au temps de la Grèce antique, quand la notion de nation n’avait pas encore éclos : « Allez, ô fils de la Grèce, délivrez la patrie, … »[3]. Le patriotisme est un principe moral et politique lié à l’amour et au dévouement pour sa patrie, à la fierté de son passé et de son présent, à la défense concrète de ses intérêts. Notre poète national, Yannis Ritsos, écrit de manière significative dans Romiosini (Grécité) : « τούτο  το  χώμα  είναι  δικό  τους  και  δικό  μας»![4]  Le « patriotisme », selon Lénine, « est l’un des sentiments les plus profonds, consacré par des siècles et des millénaires »

Ce que recouvre le patriotisme dans les sociétés de classes nécessite des explications en fonction des intérêts spécifiques de la classe dominante. L’essor du capitalisme notamment, ainsi que la constitution des « États nations », s’accompagnent de l’apparition d’ « intérêts nationaux » que la bourgeoisie identifie aux siens.

2.   QUE SIGNIFIENT REELLEMENT LES CONCEPTS DE « NATION » ET D’« INTERET NATIONAL » ?

Au cours du processus de l’évolution sociale, apparaissent des formes historiques de  cohabitation sociale (gens, tribu, regroupements de tribus, nationalité, nation), tandis que dans les sociétés de classes apparaissent parallèlement les classes, les couches sociales et le peuple. Plus précisément, la gens constituait un groupe socio-économique d’hommes unis entre eux par les liens du sang (communauté primitive). La tribu fit à son tour son apparition avec le regroupement des différentes gens, dominant une zone bien délimitée, son territoire. Au cours de ce processus, l’ancrage de la communauté territoriale, la consolidation des liens économiques, l’élaboration des éléments constitutifs d’une mentalité commune, d’une filiation, d’une langue et d’une origine, produit le regroupement des gens en « peuples ». Le « peuple » a fait son apparition au cours de la période d’effondrement du système social primitif. Engels souligne que « Dans les poèmes homériques, les tribus grecques sont déjà réunies le plus souvent en petits peuples […] »[5].

La « nation » est l’échelon le plus élevé de la cohabitation sociale. Marx et Engels, dans le Manifeste du Parti communiste font valoir que les « nations » ont vu le jour avec l’apparition du capitalisme, la création d’une zone économique unique et le regroupement de la population « en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier »[6]. C’est sur cette base que les liens nationaux se développent. Concernant la formation des nations et la culture nationale, en dehors d’une communauté de territoire, des liens économiques stables entre les hommes, une langue commune, des us et coutumes communs, une mentalité commune et une civilisation commune sont nécessaires. La « nation » est le phénomène social le plus large et comprend des hommes appartenant à des classes, des couches sociales et des groupes différents. Les différences entre « nations » et « classe » consistent en ce que les rapports nationaux se caractérisent par une plus grande stabilité que celle des classes sociales, sans que cela signifie une élimination de la différence de classes passant par l’existence d’une communauté nationale.

Toutefois la classe bourgeoise, en tant que classe dominante, identifie son intérêt de classe à « l’intérêt national ». Le « nationalisme » constitue une forme d’expression idéologique de cette identification, laquelle prend différentes teintes (nationalisme extrême ou chauvinisme, nationalisme, social-chauvinisme, etc.). Marx, bien qu’il insiste particulièrement dans le Manifeste du Parti communiste sur la question des « classes » (« les ouvriers n’ont pas de patrie ») et sur celle de « l’internationalisme » (« prolétaires de tous les pays unissez-vous »), fait dans le même temps remarquer que la société bourgeoise contient la « nation des bourgeois » et la « nation des prolétaires » et que « le prolétariat doit devenir la classe dirigeante de la nation », dans la mesure où « la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d’imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d’existence de sa classe »[7]. Se référant à La Question Irlandaise, il souligne également que la classe laborieuse de la nation souveraine et répressive (allusion à l’Angleterre) ne peut lutter pour son émancipation si elle ne défend pas le droit à la liberté de la nation opprimée[8].

Lénine, dans ses traités sur l’impérialisme, considérait « comme un fait fondamental, essentiel et inévitable […], la division des nations en nations oppressives et nations opprimées »[9]. Il affirmait que « le nationalisme bourgeois et l’internationalisme prolétarien sont deux mots d’ordre irréductiblement opposés qui correspondent aux deux grands camps de classe du monde capitaliste et qui traduisent deux politiques (plus encore : deux conceptions du monde) dans la question nationale »[10].  Enfin, il estimait que toute guerre menée pour se défendre est patriotique, tandis que toute guerre de conquête est nationaliste, impérialiste.

Le « nationalisme bourgeois » compromet l’unité de la classe laborieuse, défait le mouvement ouvrier en mouvements ouvriers nationalistes hostiles. Il convient cependant de distinguer le « nationalisme de la nation oppressive », que l’internationalisme prolétaire combat, du « nationalisme de la nation opprimée », auquel l’internationalisme ouvrier assure son soutien (en matière d’émancipation nationale, d’indépendance nationale, d’abrogation du colonialisme). En revanche, l’« internationalisme bourgeois » essaie de circonscrire la lutte pour la libération nationale aux limites du capitalisme et combat l’effort d’évolution de la lutte en question de classe selon la perspective socialiste.

La combinaison de l’intérêt de « classe » de la classe ouvrière avec les intérêts réels de la société/du peuple et de la nation, constitue une véritable déclaration de son « patriotisme » et n’a aucun rapport avec l’« unité nationale », périodiquement évoquée par les représentant de la classe bourgeoise pour pouvoir servir leurs propres intérêts. Ce n’est que dans des conditions particulières qu’apparaît la concomitance entre les « intérêts de classe » des ouvriers et les « intérêts nationaux » de l’ensemble de la société. La compréhension exacte du rapport entre patriotisme, nationalisme, classes et internationalisme, joue un rôle crucial dans l’élaboration d’une stratégie et d’une tactique adéquates de la part du mouvement de la gauche communiste.

3.   EXPERIENCES HISTORIQUES EN GRECE ET DOMAINE INTERNATIONAL

 

Les notions de patriotisme, de défense de l’indépendance nationale, en rapport direct avec les intérêts du peuple et les droits des travailleurs, ainsi que la solidarité internationale des peuples, sont inextricablement liés aux luttes de la Gauche. Les attaques de l’Italie et de l’Allemagne au cours de la 2e guerre mondiale, ont touché toute la « nation » et plus particulièrement le peuple grec et la classe ouvrière. La défense de la patrie et la résistance à l’occupant étaient une véritable manifestation de « patriotisme » coïncidant avec les intérêts de classe des ouvriers, des paysans et de toutes les forces sociales touchées par l’occupation étrangère. Tout autre le mot d’ordre biaisé de « défense de la patrie » lancé lors de la 1e guerre mondiale par la Deuxième internationale («ντεφετισμός», dérivé de defeatism) et faisant référence à la guerre entre pays impérialistes et au «massacre » des peuples pour les intérêts de quelques monopole ; tout autre encore la « défense de la patrie » lorsqu’il est question d’attaque et d’occupation d’un pays par une autre nation.

Pour cette raison, la lettre ouverte du secrétaire général du KKE [Parti Communiste Grec], Níkos Zachariádis [1903-1973], a été légitimée par l’histoire. Il lançait le 31 octobre 1940, depuis la prison, un appel au peuple grec pour défendre la patrie. « Le peuple de Grèce entre en guerre aujourd’hui pour libérer le pays du fascisme et de Mussolini… La récompense pour le peuple grec et l’accomplissement de la lutte d’aujourd’hui doivent être, et le seront, une Grèce nouvelle du travail, de la liberté, sauvée de toute dépendance impérialiste étrangère par une culture populaire réelle. Tous dans la lutte, chacun à son poste, et la victoire sera celle du peuple grec. Les travailleurs du monde entier sont à nos côtés »[11].

Les créations respectives de l’ΕΑΜ [Front de libération nationale], d’ΕLAS [Armée populaire de libération nationale grecque], d’ΕPΟΝ [Organisation de jeunesse de la résistance grecque] ainsi que leur lutte héroïque, ont inspiré le peuple grec et, après la libération, une nouvelle perspective aurait pu s’ouvrir pour le pays, si les fameux événements n’avaient pas eu lieu. L’enchaînement célèbre … « l’EAM nous a sauvé de la faim, il nous sauvera de l’esclavage, il a pour programme la suprématie du peuple… », condense la réponse d’une stratégie et d’une tactique justes. La question du patriotisme se combine à celle de la nation et des classes, dans une succession de phases au cours d’un siècle de lutte !!!

D’un autre côté, l’attitude des forces bourgeoises sous l’occupation fasciste italienne et allemande, n’était pas patriotique. Une partie prit la fuite en Egypte, une autre collabora avec les occupants, une autre encore « se tint tranquille » et une infime partie soutint partiellement la résistance. Même la création de l’ΕDES [Ligue nationale démocratique grecque], avec le soutien actif des Anglais, permettait des projets d’après-guerre pour prévenir l’occupation du pouvoir par l’EAM. Par ailleurs, les collaborateurs de l’occupant (les traîtres), trouvaient après la libération, tolérance, protection et valorisation auprès des forces bourgeoises, pour mieux écraser le mouvement populaire.

Níkos Beloyánnis a donné une définition authentique du patriotisme, au beau milieu des grands discours creux des défenseurs du nationalisme, en affirmant de manière caractéristique que « le patriotisme de chaque parti se mesure seulement lorsque la liberté et l’intégrité territoriale du pays sont en danger » ! La classe bourgeoise était absente dans cette lutte, tandis qu’elle se trouvait aux avant-postes pour installer le régime étranger de domination et d’esclavage, qui, sous des formes différentes, perdure encore aujourd’hui.

La question du rapport entre le patriotisme, la nation, les classes et l’internationalisme, revêt encore une dimension spécifique sous l’angle des « questions nationales ». Premièrement, les rapports gréco-turcs (plateau continental, ZEE, zones grises de l’Égée, musulmans de Thrace), deuxièmement, la question chypriote,   troisièmement, les rapports avec la FYROM (remise en cause des frontières, irrédentisme et tentative de contrefaçon de la dénomination historique de « Macédoine » grecque, identification avec l’ethnie slavo-macédonienne plusieurs siècles après l’existence d’un État des grecs macédoniens). Quatrièmement, en rapport avec les engagements vis-à-vis de l’OTAN, les rapports avec les USA et leurs bases, ainsi que les engagements supranationaux dans les cadres de l’UE et de l’ONU, qui remettent en cause des éléments essentiels de l’indépendance nationale et de la souveraineté populaire.

Ce n’est que par une lecture dialectique du rapport régissant  patriotisme, nation, classes et internationalisme que nous pouvons éviter les nombreuses « mines » politiques, qu’il s’agisse du nationalisme petit-bourgeois (« Coulez le Chora »[12]), ou du fait de passer sous silence l’histoire (« en 1922 la jetée de Smyrne était bondée ») ou de la doctrine de l’assujettissement national « nous appartenons à l’Occident », aujourd’hui « au maintien coûte que coûte dans l’euro », ou d’un autre côté une mondialisation abstraite à propos de « l’ouverture des frontières » et des contrôles unilatéraux (« les ouvriers n’ont pas de patrie » !).

L’effort de règlement des litiges avec les pays voisins ne peut se produire avec la participation mutuelle des « nationalismes bourgeois », ni même avec une défense amoindrie des droits nationaux et souverains, laissant la place au nationalisme de l’une ou l’autre partie. Le cadre du droit international s’avère en revanche indispensable, de même que l’intangibilité des frontières, la prévention des provocations et des opportunismes, la préparation de la défense de la patrie en cas d’attaque armée, ainsi que la suppression des accords asservissants et de la domination des impérialistes, qui contestent l’indépendance de la nation et la souveraineté populaire. Le rôle crucial est ici dévolu à la diplomatie des peuples et des mouvements progressistes, au pur patriotisme et à l’internationalisme qui repose sur le respect réciproque des droits souverains et des intérêts entre les pays et les peuples.

Des expériences semblables, vécues par des mouvements de libération nationale d’autres peuples pendant le colonialisme ou les régimes réactionnaires, existent. Plus précisément, la lutte des peuples dans les colonies pour l’autodétermination était, dans de nombreux cas, associée à une voie de développement capitaliste et à une perspective socialiste. Des développements similaires ont eu lieu avec les mouvements bourgeois-démocratiques révolutionnaires dans de nombreux pays (Ethiopie, Venezuela, etc.). C’est un fait que les forces bourgeoises et impérialistes essaient de renverser ou contrôler les mouvements progressistes et de les soumettre à leurs projets.

Sur la base des données historiques, à l’exception de la constitution d’organisations véritablement opposées aux organisations démocratiques (comme en Angola avec la constitution d’un FNLA nationaliste face au MPLA de gauche), ces forces essayèrent de contrôler les « fronts » eux-mêmes ainsi que leurs gouvernements ultérieurs (cas du Kenya). En revanche, la révolution populaire anti-impérialiste à Cuba s’est transformée en révolution socialiste, tandis que le gouvernement révolutionnaire de Cuba, faisant montre de sa solidarité internationaliste, a soutenu avec les armes le MPLA en Angola, ainsi que le mouvement anti-féodal démocratique en Ethiopie, pour vaincre totalement les forces pro-impérialistes. Une situation analogue s’est produite dans les années 1930 en Espagne, avec le soutien au gouvernement démocratique apporté par la « brigade internationale » des volontaires, qui n’obtint naturellement aucun résultat victorieux en raison du soutien armé apporté au fasciste Franco par l’Allemagne nazie. La présence d’une « brigade internationale » fut le témoignage le plus fort du devoir accompli sous l’égide combinée du patriotisme, des classes sociales et de l’internationalisme.

4.   « COSMOPOLITISME » BOURGEOIS ET  INTEGRATION EUROPEENNE

 

Outre le « nationalisme bourgeois », il existe cependant un « cosmopolitisme bourgeois ». Le « cosmopolitisme » est l’idéologie des élites dirigeantes des forces impérialistes aspirant à une souveraineté mondiale. Lénine affirme que : « le capital place avant les intérêts de la patrie, du peuple et de tout autre chose, la protection de l’alliance de tous les pays capitalistes contre les ouvriers »[13].

La gauche radicale s’oppose au cosmopolitisme, lequel s’oppose par essence à la nation, aux traditions nationales et à la culture nationale des peuples. Elle signifie pour l’alliance nation-patriotisme-classe-internationalisme, reposant sur la coopération sur un pied d’égalité entre les pays et les peuples, la suppression de l’exploitation capitaliste, le développement de la solidarité et le respect mutuel entre les nations.

Aujourd’hui dans les traités d’intégration européenne et de la mondialisation néolibérale, l’alliance patriotisme-nation-classe-internationalisme, apparaît sous de nouvelles modalités. Le scénario néolibéral essaie, sous le pavillon de la liberté des marchés, d’identifier la « mondialisation » à l’unité mondiale et à la fraternité des peuples. La mondialisation essaie toutefois de dépasser les « États nationaux » pour garantir la liberté d’action du capital. Plus particulièrement, les classes dirigeantes de l’UE et notamment de la zone euro, afin de veiller à des conditions favorables d’exploitation des travailleurs et au renforcement de leur domination, ont la possibilité de refuser, dans une certaine mesure, les « petites patries » au nom de la « grande patrie ». Concrètement néanmoins, les « patries nationales » des pays forts sont celles qui imposent leur volonté aux « petites patries nationales » et, de manière analogue, aux peuples. La consolidation de l’« intégration européenne » ne se fait pas sur le principe d’une coopération sur un même pied d’égalité, mais sur la base de « la puissance et de la concurrence ». Par le moyen des piliers supranationaux de l’UEM et de sa prise de décisions sans légitimation démocratique, pays et peuples sont engagés dans des politiques qui annulent les droits fondamentaux du travail, les droits démocratiques et réduisent la souveraineté nationale et populaire. Ceci est particulièrement vrai pour les pays qui appliquent les mémorandums et se trouvent durablement placés sous surveillance supranationale, comme la Grèce.

Les contrats de prêts et les Mémorandums correspondants signés par les gouvernements ND et PASOK, puis dernièrement Syriza-ANEL, imposent un régime de souveraineté nationale contenue et des mesures contraignantes dont les conséquences sont dramatiques pour le peuple grec. Les forces bourgeoises ne jurent que par la « nation », la « patrie », le « peuple », s’agissant de soutenir des options qui servent étroitement leurs intérêts de classe. Mais la réalité est tout autre. La culture des différente variantes de l’ « européisme bourgeois » constitue l’expression du cosmopolitisme du capital et sert les intérêts de la classe bourgeoise et surtout de l’élite économique. Dans les conditions de la mondialisation néolibérale, le fait de continuer à passer outre les états nationaux grâce à des conditions inéquitables qui profitent aux pays puissants et nuisent aux pays les plus faibles, intensifie les contrastes nationaux, géopolitiques et de classe.

Aujourd’hui, dans la société grecque, on assiste au développement d’une grande polarisation sociale, où la question de la patrie et de la nation est strictement interdépendante de la question de classe et d’internationalisme. L’essentiel des forces bourgeoises soutient la politique mémorandaire et le maintien dans la zone euro et dans l’UE. Derrière la politique du « maintien à tout prix dans l’euro », résident les intérêts du grand capital qui vise une exploitation accrue des travailleurs et du peuple grec, ainsi que les intérêts des sociétés multinationales et des groupes pluridisciplinaires, qui adhèrent pleinement à l’idéologie et à la politique de la mondialisation néolibérale. En pratique, c’est une « guerre de classe » qui est conduite à l’encontre de la classe ouvrière avec l’introduction de la politique « de prestidigitation sociale » impliquant des engagements supranationaux très durs !!!

D’autre part, certaines franges de la classe bourgeoise (notamment les PME), de même que des couches petites-bourgeoises, fragilisées elles aussi par les Mémorandums, expriment leur désaccord vis-à-vis des choix de la zone euro, sans toutefois remettre en cause le système capitaliste souverain. Dans le même temps, l’immense majorité des travailleurs touchée par les choix de l’Eurosystème et des forces bourgeoises intErnes, sollicite une sortie de crise en faveur du peuple et progressiste. La possibilité objective d’une coalition plus large entre les forces sociales contre les politiques mémorandaires se fait jour. Les forces antimémorandaires sont constituées par les travailleurs, les indépendants, les petites et moyens exploitants agricoles et d’autres couches populaires, qui subissent les conséquences néfastes des mémorandums, ainsi que ceux qui promeuvent une impulsion positive pour les changements progressistes nécessaires à la société.

La possibilité concrète d’une coalition comprend « potentiellement » une pointe antimonopolistique (contre le grand capital et ses multinationales), ainsi qu’une pointe anti-impérialiste (contre la zone euro et les USA). Parallèlement, il existe un contexte profondément démocratique et patriotique, en ce qu’il est lié à la défense de l’indépendance nationale et de la souveraineté populaire, du patrimoine intellectuel et de la dignité du peuple grec. La tentative de manipulation abusive, venant de formes d’extrême droite du type « Unité Nationale » et plus encore les fascisants d’« Aube Dorée », des idées et des valeurs précédemment mentionnées, est, dans une certaine mesure, facilité par la position de certaines forces de Gauche (de divergence « droite » ou « gauche ») qui soit cultivent un « européisme » abstrait (vidé de toute lutte des classes), lequel atteint les limites de l’ « eurolâtrie », caractérisant toute défense de la nation et de la patrie comme un « repli national » et un « isolationnisme », soit rejettent toute question « patriotique » et « nationale » pour se confronter à la notion de « classe » et d’ « internationalisme ».

Il s’agit de visions profondément erronées qui cèdent du terrain idéologique et politique aux manifestations réactionnaires du « nationalisme » et du « cosmopolitisme » bourgeois, congénitales au fonctionnement du système capitaliste. En revanche, la désignation de la dette de classe des travailleurs de chaque pays, pour le renversement du capitalisme et simultanément le développement de la solidarité internationale entre les peuples et les travailleurs, tant au sein de l’UE que dans le monde entier, constitue une condition essentielle du dépassement du capitalisme néolibéral. Comme Lénine le souligne, « Il n’est qu’un, et un seul internationalisme véritable : il consiste à travailler avec abnégation au développement du mouvement révolutionnaire et de la lutte révolutionnaire dans son propre pays, à soutenir (par la propagande, la sympathie, une aide matérielle) cette même lutte, cette même ligne, et elle seule, dans tous les pays sans exception »[14].

5.   L’OPPOSITION SOUVERAINE ET FONDAMENTALE, LA QUESTION DE L’HEGEMONIE

La possibilité d’une coalition des forces antimémorandaires met en lumière le rapport entre une opposition souveraine et une opposition fondamentale. La première se modifie en fonction des conditions, tandis que la seconde perdurera aussi longtemps que le capitalisme existera. L’opposition souveraine aujourd’hui dans la société grecque se trouve entre les forces mémorandaires et les forces antimémorandaires. La solution positive de l’opposition souveraine facilite la solution de l’opposition fondamentale (entre le capital et le travail) qui marque la perspective socialiste.

Cependant, tout cela ne surgit pas spontanément, mais a partie liée avec la question de l’hégémonie dans le cadre d’un bloc antimémorandaire regroupant les forces politiques et sociales. La classe ouvrière ne se borne pas simplement au renversement des mémorandums, mais a un rôle stratégique à jouer à travers son émancipation, c’est-à-dire le dépassement du capitalisme et la transformation socialiste. La supériorité numérique ne donne pas automatiquement droit à l’hégémonie. Cette dernière doit s’acquérir tant au niveau des idées, qu’au niveau des exigences politiques, des actions issues des mouvements et d’une perspective révolutionnaires. Il s’agit par conséquent d’un rapprochement dialectique de la classe avec la question patriotique, nationale et internationale. Néanmoins, dans des conditions d’internationalisation accrue et d’intégration des économies, il faut repenser le rapport patrie-nation-classe-internationalisme. La réponse du mouvement de gauche n’est ni l’acceptation de la « mondialisation capitaliste néolibérale » ni le « retranchement national ». En revanche, l’exploitation des avantages de la coopération internationale peut se faire sur la base du principe de coopération sur un pied d’égalité et dans l’intérêt mutuel des pays et des peuples, en développant les accords bilatéraux et multilatéraux, en s’appuyant sur les expériences positives et en créant des intégrations régionales progressives du type de l’actuelle ALBA ( « processus bolivarien » en Amérique latine ) ou celle des pays Comecon sous « l’ancien bloc socialiste ».

En revanche, les intégrations capitalistes, particulièrement les intégrations UE et UEM, ainsi que les accords de libre-échange du type TTIP, CETA, TPP, TiSA, etc. sont des accords de violent nivellement des nations et des peuples et de subordination de leurs intérêts à ceux des sociétés multinationales, de l’oligarchie financière internationale et des centres impérialistes (USA, UE, Japon). La lutte de chaque peuple pour le renversement du capitalisme, ainsi que la solidarité internationale des peuples, particulièrement entre les ouvriers, constitue un élément déterminant pour une victoire sans partage des résistances au système et la voie conduisant à la  perspective socialiste.

6.   PATRIOTISME, NATION, LUTTE DES CLASSES, INTERNATIONALISME ET PERSPECTIVE SOCIALISTE

Toutefois, même la transition socialiste ne signifie pas automatiquement la suppression des différences nationales. Le dépassement des nations, disait Lénine avec perspicacité, « viendra à travers la floraison et l’approche des nations ». C’est-à-dire, en regardant vers l’avenir, la victoire du communisme dans le monde entier produira la fusion volontaire et absolument naturelle des nations au sein d’une communauté planétaire. Dans le processus de transformation du socialisme, de nombreux éléments de la culture nationale se modifieront, tandis que l’homogénéité des classes adviendra progressivement.

La question de classe sociale se rapproche de plus en plus de celle de patrie, tandis que la nation de classes devient de plus en plus synonyme de nation socialiste. Les changements tangibles contribuent au renforcement des éléments de dépassement de la défense de la « patrie socialiste » et au développement du « patriotisme socialiste ». Cependant le nationalisme et l’étroitesse nationale ne disparaissent pas encore avec la progression de la transformation socialiste. Il faut une consolidation durable de la collaboration à pied d’égalité et d’amitié entre les pays et les peuples, en lien avec une culture de la solidarité internationale et du patriotisme, jusqu’à ce que puisse progressivement se réaliser la construction d’une communauté mondiale des peuples et des travailleurs.

Mardi 3 mai 2016

 

 

[1] Ce texte reprend les points clés de l’introduction d’une communication faite au MAXOME (Centre d’études et de recherches marxistes, http://www.maxome.gr/), le 19 avril 2016 sur le thème : « Nation, Patrie, lutte des classes, internationalisme : concepts théoriques et implications politiques ».

[2]  Professeur d’économie, coordinateur à la direction du MAXOME et membre du Secrétariat Général d’Unité Populaire.

[3] Eschyle, suite à la bataille de Salamine (480 av J.-C.), à laquelle il participa, écrivit dans sa tragédie Les Perses : « ὦ παῖδες Ἑλλήνων ἴτε, ἐλευθεροῦτε πατρίδ’, ἐλευθεροῦτε δὲ παῖδας, γυναῖκας, θεῶν τέ πατρῴων ἕδη, θήκας τε προγόνων· νῦν ὑπὲρ πάντων ἀγών ». « Allez, ô fils de la Grèce, délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, et les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de vos aïeux. Un seul combat va décider de tous vos biens. » (trad. fr. Alexis Pierron)

http://remacle.org/bloodwolf/tragediens/eschyle/perses.htm#47a

[4] « cette terre est à eux / cette terre est à nous

[5] Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Chap. VII « La gens grecque », p. 47, édition électronique réalisée à partir de l’ouvrage des Éditions sociales, 1975, Nouvelle édition revue et corrigée, 394 pages (Traduction de Jeanne Stern), produite en version numérique par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep dans le cadre de la collection: « Les classiques des sciences sociales » de la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi.

http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

[6] K. Marx, F. Engels, « I. Bourgeois et prolétaires », 23e paragraphe in Le Manifeste du Parti communiste.

[7] K. Marx, F. Engels, « I. Bourgeois et prolétaires », avant-dernier paragraphe, op. cit.

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm

[8] K.Marx, «Letter of 29 November 1869», Collected Works, vol. 43 (Moscou : International Publishers, 1987), p. 390-391.

[9] Lénine, « IV. Comment le prolétariat révolutionnaire doit poser le problème du droit des nations à disposer d’elles-mêmes », 2e paragraphe in La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/01/19160100.htm#N5

[10] Lénine, « 2. La culture nationale », dernier paragraphe in Notes critiques sur la question nationale.

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1913/10/vil19131000c.htm

[11] Σύντομη Ιστορία του ΚΚΕ, Μέρος Α’ 1918­1949, Έκδοση της ΚΕ του ΚΚΕ, 1988, p. 150.

[12] En août 1976, alors que les militaires Grecs et Turcs s’entraînent dans la mer Egée, la sortie du navire turc d’exploration Sismic-1 (ex-Chora) à l’Est de la mer Egée, pour réaliser des recherches, amplifie le conflit entre les deux pays voisins. La raison du conflit étant que la Grèce considérait que la région appartenait à son plateau continental, alors que la Turquie émettait des doutes ; le gouvernement conservateur cherche la voie de l’apaisement et une solution diplomatique, voire juridique. Mais Andréas Papandréou, fondateur et président du parti socialiste grec, alors parti minoritaire de gauche déclare : « Coulez le Chora » ! https://cdlm.revues.org/941

[13] Lénine, «Άπαντα», tome 36, p. 328.

[14] Lénine, La situation dans l’Internationale Socialiste in Les tâches du prolétariat dans notre révolution, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/05/vil19170528j.htm