Pour une Union méditerranéenne des peuples libres.Par Pétros Papakonstantinou

Pour une Union méditerranéenne des peuples libres

Par Pétros Papakonstantinou

07/12/2016

source iskra.gr

traduction Vanessa de Pizzol

Lorsque le Premier ministre britannique de l’époque, Neville Chamberlain, revint de Munich, où il venait de signer la capitulation honteuse avec l’Allemagne nazie, Winston Churchill lui adressa ces mots cinglants, restés dans l’histoire : « Tu avais à choisir entre la guerre et l’ignominie. Tu as choisi l’ignominie. Tu n’échapperas pas à la guerre ».

Alexis Tsipras s’est trouvé devoir affronter un dilemme bien différent, mais tout aussi inexorable, au cours du dramatique été 2015, lorsqu’il lui fallut choisir entre la guerre économique de l’Allemagne et l’humiliation politique de son gouvernement. Il fit le choix de la deuxième option, pour maintenir la Grèce à tout prix dans l’euro. Au bout du compte, la Grèce, tout comme les autres pays en difficulté, n’échappera pas à la sortie. Chaque mois qui passe, il devient de plus en plus évident pour le plus grand nombre que la question n’est pas de savoir si nous quittons l’euro, mais quand, avec quelle initiative et dans l’intérêt de qui nous quitterons l’euro. Combien de sang, de larmes et de sueur devrons-nous verser jusqu’à ce que la décision soit prise.

Wolfgang Schäuble est venu sonner une nouvelle fois le glas à notre place. Les éloges stupides du gouvernement n’auront pas réussi à ramener le calme concernant le prétendu allègement de la dette et la clôture imminente (à quel prix !) de la deuxième évaluation. Quant au ministre allemand de l’Économie, il s’est engagé à les faire redescendre sur terre avec sa brutalité habituelle : « Ou bien des mesures dures pendant de très nombreuses années encore ou Grexit ». Il n’existe pas de troisième voie, comme nous l’a affirmé, en latin, le chef de l’Eurogroupe.

Il ne faut pas y voir l’amertume d’un vieillard maniaque, comme certains l’écrivent avec tant de légèreté. Il est de notoriété publique que Schäuble avait suggéré directement à Evangelos Venizelos le Grexit et ce n’était pas du bluff. Dès l’explosion de la crise de la dette dans la zone euro, l’Allemagne a mis en place une stratégie claire, comportant un plan A, un plan B, un plan C, pour pouvoir la gérer.

Le plan A consistait à punir la Grèce pour faire un exemple avec les Mémorandums, non seulement et non tant pour limiter les préjudices des banques allemandes exposées à la dette grecque, que pour terroriser les autres pays non vertueux d’un point de vue budgétaire : l’Espagne et le Portugal dans une première phase, puis les pays plus importants comme l’Italie et la France. Et donc, les pays d’Europe de l’Est avec leurs partis communistes forts jusqu’à la fin de la Guerre froide, leurs riches traditions du mouvement ouvrier et les immenses « retards » en matière d’adaptation à l’orthodoxie néolibérale.

Le plan B, retiré après juillet 2015 par la banque, mais uniquement pour ne pas être mis à l’agenda de Wolfgang Schäuble, consistait à pousser la Grèce jusqu’au Grexit, après l’avoir au préalable ponctionnée le plus largement possible et consolidé les banques allemandes et les autres banques étrangères face au danger de « contamination » de sa faillite. Quant au plan C, relié, quelle que soit la manière de l’aborder, aux deux précédents, il consistait à utiliser la tragédie grecque comme levier pour redessiner l’architecture de la zone euro en instituant deux voire plusieurs « vitesses » permettant d’isoler un noyau de pays du nord par rapport à la périphérie méditerranéenne, avec la France pour grande inconnue de cette équation, dans tous les cas, difficile à résoudre.

Au cours de l’année et demie qui s’est écoulée depuis lors, le problème de la zone euro n’a pas été réglé, mais simplement mis sous le tapis. Les différends au sein du noyau franco-allemand traditionnel, en déconstruction, empêchent d’affronter les problèmes de fond de la zone euro, et surtout le plus urgent : l’union bancaire. L’Allemagne est la dernière à avoir des raisons de se presser, alors qu’elle continue à bénéficier du régime actuel, en pillant par des moyens légaux ses partenaires les plus faibles. Déjà, l’état allemand fixe pour une période de cinq ans des prêts avec des taux d’intérêt négatifs, ce qui signifie que nous, les autres, nous payons pour… prêter à l’Allemagne ! Une situation totalement schizophrénique qui finit naturellement par renforcer les sentiments       antigermaniques et anti-UE d’une grande partie de l’Europe.

C’est dans ce contexte qu’est parvenue l’onde de choc produite par le NON du référendum en Italie. Même si, contrairement au cas de la Grande-Bretagne, la question ne concernait pas la participation du pays à l’UE, mais un problème intérieur (la révision de la constitution), les incidences pour la zone euro pourraient être énormes à long terme. La Grande-Bretagne est entrée avec réticence dans une communauté européenne déjà formée, où elle a toujours occupé une position ambivalente : elle est restée en dehors de l’euro et en dehors de Schengen. L’Italie, en revanche, a été un membre fondateur de la CEE (le traité instituant la communauté européenne a été signé en 1957 à Rome), est membre de la zone euro et jusque récemment l’un des pays où l’opinion publique est la plus pro-européenne.

La crise de 2008 et tout ce qui a suivi ont changé de manière dramatique cette image. L’Italie a perdu environ 25% de sa production industrielle, le chômage des jeunes s’élève à 40%, 28% de la population est menacé de pauvreté ou de marginalisation, les banques sont des zombies et la dette publique atteint 133% du PIB. De plus, la majorité des Italiens voient en l’euro, alors que l’UE elle-même n’est pas de cet avis, un facteur essentiel du malaise économique et social. Le mois dernier, une étude du Parlement européen a montré que 22% seulement des Italiens considèrent l’euro et l’UE comme des facteurs positifs pour leur économie, ce qui les positionne à la deuxième place du camp de l’« anti-européisme », la première place étant occupée par les Grecs, avec un pourcentage de 17%. Les forces anti-euro gagnent rapidement du terrain sur tout l’éventail politique, de l’extrême gauche et du Mouvement 5 étoiles (qui revendiquera la première place aux élections anticipées) jusqu’à la xénophobe Ligue du Nord.

Le problème le plus immédiat concerne le risque d’effondrement des banques italiennes, qui ont de toute urgence besoin d’une recapitalisation. Une crise bancaire touchant la troisième plus grosse économie de la zone euro, qui représente à elle seule un tiers des prêts rouges européens, risquerait d’entraîner le système bancaire dans son intégralité. Pour y faire face, il faudra des sommes colossales et remettre sérieusement en question les règles que l’Allemagne a déjà imposées pour les sauvetages des banques.

Dans cette optique, le choix de Schäuble de ramener le Grexit sur le devant de la scène peut se traduire comme un avertissement pour les Italiens, lesquels seront invités, avant ou après les élections, à faire un choix difficile : ou accepter des conditions draconiennes, concernant les banques et leurs déficits, imposées par l’Allemagne (d’accord, pour un pays membre du G7, on ne parlera pas de Mémorandum, mais, à maints égards, cela y ressemble fortement), ou intégrer, en n’étant pas hors euro, la deuxième vitesse d’une zone euro repensée à deux vitesses.

En tout état de cause, il devient de plus en plus évident que, comme pour la Grèce, l’Espagne et le Portugal, pour l’Italie, et vraisemblablement aussi pour la France, il n’y a pas de perspective de redressement économique et de sauvetage social au sein d’une zone euro-chambre de torture de M. Schäuble. Si La Gauche dans ces pays ne bat pas fièrement le pavillon de la séparation de l’euro et de la rupture avec l’Eurosystème, alors existe le danger très marqué (peut-être davantage que ce que nous constatons en Grèce) d’aboutir à l’accélération de la montée déjà menaçante de toutes les formes d’extrême droite, des forces xénophobes et néonazies.

L’époque où le peuple grec pouvait craindre les dangers réels ou fantasmés appartient au passé. Tout le mal que l’on nous avait prédit dans le cas où nous sortirions de la zone euro s’est déjà produit, sans qu’on obtienne aucun des avantages de la monnaie nationale et du contrôle de nos finances publiques et de nos biens publics. Finalement, quand ce n’est pas ta maison qui brûle, mais la prison où l’on t’a jeté, tu ne penses pas à la pluie qui pourrait tomber dehors : tu fuis, un point c’est tout !

Le divorce avec la zone euro ne signifie pas – ne peut signifier pour la gauche radicale – un retranchement national et une « autarcie » économique. Il suffit de faire le premier pas, ce que notre peuple peut faire maintenant, pour une nouvelle union des peuples libres, sur des bases d’égalité et de solidarité. Étant donné la situation actuelle, la gauche grecque pourrait et devrait mettre en avant le mot d’ordre d’une union méditerranéenne économique, sociale et politique fondée sur des bases résolument nouvelles et progressistes, bien évidemment subordonnée à la libération du joug européen.

Les peuples de la Méditerranée (avec l’ajout du Portugal et de l’Irlande qui n’appartiennent pas géographiquement à cette zone, mais sont des parents proches d’un point de vue économique et politique) ne sont pas seulement des victimes du Reich économique allemand.  Ils disposent d’un potentiel important de production, partagent des intérêts communs et des liens historiques. Ces pays pèsent de façon significative dans la conscience collective de l’humanité, et c’est sur leur sol qu’ont germé pour la première fois les principes de la démocratie antique et moderne et de l’État de droit. La grande mer fermée qui nous unit, nous a mis en contact avec une multitude de civilisations et nous a offert leurs horizons ouverts, au-delà des murs de la xénophobie et du retranchement national. La riche tradition des luttes ouvrières et de la gauche communiste a dessiné une civilisation moderne où l’homme travaille pour vivre, pas le contraire. La sortie de l’environnement étouffant et toxique de la zone euro ouvrira, pour les pays de la Méditerranée (y compris la Turquie et les pays du Printemps arabe) un nouvel horizon de création, de solidarité et de liberté. La Grèce, première victime de la crise du capitalisme européen, peut prendre la tête de ce nouveau processus de renaissance.