L’histoire d’une absurdité économique : commentaire sur l’Eurogroupe. Par Thémis Tzimas

tsakalotos-has-good-talks-with-dijsselbloem-w_hr7 décembre 2016, 11h23

source ERENSEP

L’histoire d’une absurdité économique : commentaire sur l’Eurogroupe.

Par Thémis Tzimas

Traduction: Vanessa de Pizzol

Après le dernier Eurogroupe, nous pouvons d’ores et déjà affirmer avec certitude que le pays est sorti de la phase des restrictions budgétaires ou de l’austérité et se trouve déjà sur le territoire de l’absurdité économique et du mensonge extrême.

Il faut commencer par les supposées bonnes nouvelles, c’est-à-dire les mesures à court terme concernant la dette. Ces mesures se fondent sur l’extension des délais moyens d’échéance des prêts et la transformation du taux variable en taux fixe. Outre le fait que le deuxième choix signifiera au moins à court terme une augmentation du coût du service de la dette, en raison d’une augmentation du taux de crédit actuel, il vaut la peine de comprendre d’où proviennent les résultats évoquant une réduction du ratio de la dette/PIB de 22% environ d’ici à 2060.

Les prévisions en faveur d’une diminution de la dette si ces politiques sont appliquées, se fondent sur une méthodologie sans précédent et encore inconnue au jour d’aujourd’hui : au sein de l’Eurogroupe, elle se voit auréolée d’une capacité prédictive concernant l’évolution des taux d’intérêt et des critères financiers non seulement pour l’économie grecque, mais aussi pour l’économie mondiale, restant valable pour les 44 années à venir ! Comment peut-on être au fait non seulement de la tendance à la hausse des taux, que l’on doit aux banques centrales, mais encore de sa durée précise de 44 années, et même savoir dès à présent que les taux fixes, lors des quatre décennies et demie à venir, seront plus favorables que les taux variables et qu’ils auront des incidences budgétaires spécifiques ?

Toutefois, le gouvernement grec, présenté comme « plus royaliste que le roi », a annoncé non pas que la dette sera réduite de 22% d’ici à 2060, mais que c’est déjà chose faite ! Ce serait donc l’une des prévisions les plus fantaisistes de l’histoire économique, en termes de crédibilité, si ses effets n’étaient pas aussi désastreux pour l’économie grecque.

De plus, cette prévision extraordinaire, même si elle se confirmait concernant la tendance sur le long terme des taux d’intérêt, ne tient pas compte de certains critères simples qui vont à l’encontre du but visé : premièrement, si une partie de la dette est répercutée du secteur public au secteur privé par le biais du MES – ce qui est plutôt une bonne chose pour la capacité de négociation du pays – il est probable que nous irons vers une augmentation du coût de la dette.

Mais plus encore, si la Grèce n’entend pas devenir le premier pays dans l’histoire économique sans circulation d’argent, il lui faudra, après 2018, continuer d’emprunter, ou bien sur la base du quatrième mémorandum ou bien auprès des « marchés ». Si l’on ne prend pas en compte l’une ou l’autre de ces deux options, tout à fait essentielles quant à l’évolution de l’emprunt du pays, toute prévision s’avère totalement dépassée et, qui plus est, inutile.

La prévision se révèle plus dépassée encore lorsque qu’on la considère d’un point de vue global : comme toutes celles qui l’ont précédée, au lieu de briser le cercle vicieux dette-mesures de récession-surendettement limite, elle le fait perdurer voire l’accentue.

L’annonce faite par le chef du Mécanisme européen de stabilité, Klaus P. Regling, à savoir les mesures à court terme proposées par le MES ont été acceptées par l’Eurogroupe et conduiront à ramener la dette grecque à 20% du PIB en 2060, est significative. Cela signifie d’un point de vue pratique que le PIB restera stable pendant 44 ans pour arriver à ce résultat positif. Si le PIB venait à augmenter, ne serait-ce que de 0,5% par an, prévision absolument logique d’un point de vue macroéconomique, en 2060 la dette sera exactement la même !

D’autre part, la Grèce, en s’engageant de manière absolument non réaliste à abaisser annuellement la dette publique de 0,5% du PIB jusqu’en 2060, se donne pour objectif de réussir directement, les trois prochaines années et peut-être même les dix prochaines, à obtenir des excédents primaires de 3,5% ! Pour avoir un ordre de grandeur, observons la situation du pays avec des excédents primaires d’environ 1,7% et multiplions-les par 2. Que recouvre cette multiplication ? La moitié des dépenses de santé, d’éducation et d’assurance. Des réductions des retraites et des salaires. Une pauvreté impitoyable, du fait des excédents qui seront retirés à un peuple déjà largement paupérisé et « champion » du chômage.

En d’autres termes, une récession entretenue touchant la majorité de la société et une croissance limitée, même sur un plan statistique : donc l’échec programmé de tout avantage lié à cet accord.

Mais le gouvernement, dans sa tentative (plutôt vouée à l’échec) de ne pas nommer les mesures pour des raisons de communication, se prépare à la pire des options : devoir étendre, de manière officielle qui plus est, l’entrée en vigueur de la cisaille fiscale le nombre d’années nécessaires. Il ne faut pas oublier cependant ce qu’est cette cisaille : premièrement, la réduction des retraites et des salaires. Deuxièmement, la suppression de l’autorité exclusive du Parlement concernant les questions budgétaires. Troisièmement, une « démocratie » reposant sur des décrets à n’en plus finir. Et quatrièmement, travail herculéen s’il en est, la promulgation encore et toujours de décrets au titre de contournement de la fonction exécutive. C’est là la réforme mortifère pour la démocratie et la souveraineté du pays que le gouvernement veut étendre.

Mais le pire, naturellement, réside dans la temporalité de cet accord. Un accord dont l’horizon se situe à 4 décennies et demie pour des mesures à court terme concernant la dette, est un accord de mémorandum éternel, que ce soit avec des emprunts ou sans. Nous l’avons déjà dit par le passé : les mémorandums ont depuis longtemps cessé d’être de simples accords comportant des mesures d’austérité. Ils ont forgé les instruments d’une refonte des éléments structurels de l’économie grecque, de la société et de la civilisation. Le présent accord vient pour formaliser durablement un mémorandum sans fin, amenant la destruction définitive de la souveraineté du pays tant sur le plan économique que social.

Ce martyre sans fin n’est pas uniquement le résultat de la politique punitive de l’Allemagne ou d’autres pays. C’est la conséquence logique de la participation à une zone euro des banquiers et du très grand capital – mais avec l’absence de banques à destination des entreprises et des ménages grecs – non viable à moyen terme, à laquelle s’accroche désespérément l’élite politique et économique de notre pays se succédant au pouvoir pour servir leurs intérêts et faisant payer la note de ce choix suicidaire pour le pays aux citoyens.

Article publié le mercredi 7 décembre 2016, 11h23 sur http://www.erensep.org/index.php/el/2016-03-20-13-17-12/2016-03-20-13-17-40/251-eurogroup